LE PETIT PAYS
chronique pour le Matinorama
HDR, 99.1
le petit pays, c’est cette France pantouflarde qui croit encore, dans un sursaut vaillant d’universalisme, qu’elle détiendrait un modèle d’humanité pour le reste du monde
[du 30 mars au 22 juin 2006]
contexte
HDR est une des radios locales à Rouen les plus écoutées ; l’idée qui fait sa force, c’est « le mix des cultures » mis en pratique tous les jours
30 mars 2006
Je voudrais confronter deux expériences très différentes et commencer par m’étonner de quelque chose d’assez extraordinaire. La France vue de l’extérieur offre cette étrange capacité de mobiliser les masses pour des raisons politiques, pour des raisons sociales – c’est pas du tout un argument économique qui, dans les rues des grandes villes de France a fait défiler les lycéens, les étudiants, les travailleurs, les syndicats le 28 mars. Cette capacité de mobilisation collective est très étonnante dans un pays où, par ailleurs, les valeurs de solidarité, paraît-il, se perdent, où l’individualisme gagne du terrain toujours un peu plus…
En effet, un des signes patents de cette progression individualiste, n’est-ce pas le capitalisme actionnarial, la pression sur les entreprises pour qu’elles génèrent (on dit ça) des dividendes ? Moi je veux bien que, économiquement parlant, l’employeur ait besoin d’y voir clair à court terme en s’aménageant si nécessaire un volant d’employés précaires. Mais le coût du travailleur, n’est-il pas aussi tributaire de la pression sur l’entreprise à « faire du chiffre » ? [Ne pas confondre flexibilité du travailleur et flexibilité du poste]… Or il est avéré que les grandes entreprises – celles du CAC40 et les autres fleurons du capitalisme français – ne rencontrent pas de problème majeur à gérer dans les règles du droit des licenciements motivés. Mais elles ne représentent que 20% des salariés en France, les 80% restant étant le gros des travailleurs embauchés dans les PME-PMI. Pourquoi donc ce cadeau fait aux grandes entreprises ? Je crois qu’on s’est dit qu’avec le temps, les gens quand même s’y feraient. Ils se rendraient à la raison. Allez, c’est la pression de la concurrence mondiale, il faut être réaliste. On pouvait croire qu’avec le temps, l’idée d’une mondialisation inexorable rentrerait dans les mœurs, dans les représentations. Bref, le libéralisme économique deviendrait banal. Une évidence, un truisme, un truc qu’on remarque même plus. Eh ben non. Qui sont les premiers à avoir manifesté leur désaveu des politiques engagées par le gouvernement ? La jeune génération. Une chose est acquise : il n’y a pas de mondialisation sans altermondialisme. La deuxième expérience que je veux évoquer est moins heureuse. J’observe autour de moi cette ruche de vacataires qu’est le milieu de la formation ; dans les écoles de commerce, la majorité des intervenants sont vacataires. En fait, c’est un vrai laboratoire de la précarité, où un intervenant peut travailler en CDD renouvelables à vie – ou bien ne jamais être réintégré à la rentrée d’après, sur simple décision. Cette précarité des formateurs a un bel avenir devant elle. Il n’est pas question de régulariser [voilà un mot bien français] ces situations qui font exception au droit commun du travail. Mais qu’est-ce que je constate ? Personne autour de moi n’est parti manifesté avant-hier. Pourtant, en parlant avec mes collègues, je vois bien qu’ils sont nombreux à déplorer la manière dont on les traitent. A vivre dans un milieu où la « précarité » est une expérience normale, on n’attend plus le Grand Soir, croyez-moi ! Les gens ne sont pas contents. Mais ils bossent. Si, individuellement chacun aspire à mieux, voire même n’accepte pas ce qui n’est qu’un état de fait, le message collectif qui en ressort – par « collectif » je veux dire les vacataires pris dans leur ensemble – c’est qu’on n’y peut rien. On s’en fout. C’est vrai, non, la « précarité », c’est un terme très relatif après tout ?
6 avril 2006
Critique Pure de l’Etat ambiant. CPE. Que tout ait commencé par les étudiants n’est pas innocent. En croissance molle, on croit qu’il faut trouver des solutions économiques à nos problèmes. Mais le sociologue Daniel Cohen n’est pas de cet avis : pour vraiment s’attaquer au problème c’est des réformes de fond touchant à l’éducation et à la formation en général qu’il nous faut. En 5 années, la proportion d’une classe d’âge avec le bac est passée de 30 à 60%. Mais les moyens donnés à l’université pour faire face n’ont pas suivi. En 80 ans, le nombre de personnes fréquentant l’université a été multiplié par 35. Cette démocratisation de l’enseignement supérieur n’est pas à déplorer. Mais avec le double système français de l’université et des grandes écoles, on assiste à l’université à un engorgement, non pas vraiment à une démocratisation, et dans les grandes écoles, dont la population n’a été multipliée que par 2 ou 3, un resserrement. Pourtant on sait qu’un diplôme vaut mieux encore que rien du tout. Mais ce qui se trame au fond va chercher loin ; des rapports de forces sont au travail et le CPE tout seul ne nous renseigne pas là-dessus, par ce qu’on ne sait pas encore y mettre les mots. Disons que le CPE n’est qu’un prétexte ? CPE. Critique Pure de l’Etat ambiant. On distingue deux sortes de cultures sociales : les cultures de l’assignation et les cultures de la performance ; par assignation il faut comprendre l’acquisition d’un statut et d’une reconnaissance qui n’est pas le fait de l’action mais de l’appartenance à une catégorie identifiée, presque essentialisée (comme docker, cheminot, diplômé d’une école d’ingénieur, DRH, etc.) alors que par société de la performance il faut comprendre une société qui juge au résultat. La France appartient très nettement aux cultures de l’assignation. En quoi cela est-il intéressant ici ? En termes simples, voici ce qu’un ami, formateur militant, me dit : une économie libérale requiert que nous passions de la qualification à la compétence. La qualification, c’est le diplôme. Le diplôme, c’est une position dans la société, c’est une situation, c’est un statut ; il y a des avantages et des inconvénients à cela. Mais c’est comme ça que la France a fonctionné jusqu’à aujourd’hui. La qualification, c’est encore le prestige d’être diplômé d’une grande école sans que cela n’ait de réelle signification sur la qualité humaine du diplômé. Les élites se reproduisent ainsi, mais toutes les catégories de la société en générale en font autant, se protégeant des aléas avec une action syndicale, un statut. En somme, la qualification répond à une logique d’ordre social. De l’autre côté, il y a la poussée de la compétence. Il y en a de plus en plus besoin, forcément, avec un diplôme on sait de moins en moins ce qu’on peut faire. Et les situations statutaires volent en éclat. La compétence, c’est une logique d’offre et de demande. C’est l’immigration choisie à l’intérieur du pays. En même temps, ça veut dire aussi une profonde modification des esprits – autant des employés que des employeurs. Par exemple, avec un doctorat en histoire, est-ce que je me dois d’attendre de trouver quelque chose qui corresponde à ma qualification (comme un poste de prof) ? ou est-ce que je vais prendre tout ce qui se présente à moi ? Si je crois en la compétence, certainement avec un doctorat en histoire je peux aussi travailler comme serveur au restaurant. Mais le patron prendra-t-il un candidat, disons, « surdiplômé » ? Dans une économie souple où la situation des agents est flexible, c’est possible. On voit là qu’on est dans un résonnement d’ordre économique. La VAE par exemple revient sur ce problème, et le résout en conciliant les deux aspects – une valeur est donnée à une expérience, une reconnaissance (donc une qualification) est accordée à une compétence. Combien ne pensent-ils pas en effet : pourquoi un examen ou un concours réussi une fois devrait déterminer le restant de mes jours ? N’est-il pas préférable qu’on soit choisi pour ce dont on est capable de faire, quel genre de personne on est, l’expérience ou la capacité d’apprendre ? Mais alors, comment relier la reconnaissance sociale à une l’obligation toujours renouvelée de faire ses preuves ? La vie, cette branloire pérenne.
21 avril 2006
Quand on regarde la France avec un regard extérieur, on voit un pays plutôt ingouvernable, imprévisible, qui prend des airs de désorganisation généralisée. Ce constat est transférable à plus petite échelle, par exemple sur des entreprises. De France, on voit moins bien le phénomène mais tout paraît plus clair une fois qu’on voyage un peu. Je connais beaucoup de stagiaires qui partent à l’étranger, dans des entreprises françaises implantées en Asie, Amérique du Nord et Amérique du Sud, Afrique. Là aussi on constate – et de manière accentuée – pas mal d’inorganisation, de bricolage, d’approximation dans la manière dont ces structures fonctionnent. Je ne parle pas d’aventuriers ou de petites start up astucieuses – non, il s’agit de grands noms, par exemple le numéro 2 mondial de la grande distribution. Ces stagiaires n’en reviennent pas du manque de professionnalisme, de l’ignorance totale des chiffres et des tendances, de l’impréparation, du manque de planification et de visibilité de l’avenir. En fait, ils retrouvent dans le monde du travail des dysfonctionnements qui existent déjà à la fac, dans les écoles de commerce, etc. Par exemple : des salles de cours qui changent toutes les semaines, des amphi trop petits, des copies commandées une semaine à l’avance qui ne sont pas prêtes, du matériel qui ne fonctionne pas, des profs payés 6 mois plus tard…
Que ce soit à grande ou petite échelle, on tend en permanence vers l’irrégularité ; cela évoque une difficulté de vivre au jour-le-jour l’Etat de droit, ou plus simplement, les règles du bien-vivre-ensemble.
Il ne s’agit pas que de manque de moyens mais aussi d’une mentalité. Cela conduit parfois à des abus – qui eux-mêmes entretiennent les abus et reproduisent les abus – chez ceux qui décident ; cela conduit à des positions usurpées aussi, comme ce manager d’une grande entreprise française en Chine proprement incompétent mais seul de son calibre pour rester en place et profiter des beaux atouts de la vie d’expatrié. Alors songez une seconde qu’il y a dans les instances de la responsabilité beaucoup de ces, disons, « expatriés », même et surtout en France ! Le bon côté de tout ça, c’est la bonhomie dans les sphères les plus élevées de la décision dans les administrations, les entreprises, les grandes et moins grandes organisations, du bricolage et du système D en veux-tu en voilà. Ça peut mettre en confiance – et je dois dire qu’il arrive qu’un stagiaire payé des nèfles vaut largement les responsables qui l’emploient [qui ne se gênent pas pour s’approprier son travail]. Un interstice bien humain dans un monde qui se veut rationnel, prévisible, implacable. Le mauvais côté de tout ça, c’est le risque d’arbitraire des chefs tout comme des rebelles à leur autorité. Par exemple Manu me faisait remarquer que, pour juste que soit leur cause, les étudiants s’érigeant contre le CPE ont décidé du blocage de la fac sans tenir compte des avis contraires exprimés dans leur propre camp. Ainsi décideurs et contestataires brillent par ce qui se partage le mieux aujourd’hui : une absence de vision, la réaction au lieu de l’initiative constructive, le retranchement dans ses intérêts de catégorie. Mais il y a un entre deux. C’est l’ici et le maintenant. Quelque chose d’autre que la politique, l’économique et le travail. J’ai l’impression que, sans qu’il soit question de se résigner ni de faire dans le défaitisme, quand même de grandes forces se dégagent et sur le très long terme, comme l’autre disait « et pourtant elle tourne », on pourrait dire « c’est comme ça que ça marche ». Il ne s’agit pas de baisser les bras, mais de les ouvrir à quelque chose qui ressemble un peu plus à la vie.
4 mai
Sûrement la Normandie n’est pas une terre d’élection pour les Texans. Pourtant, j’en ai bien rencontré un, de Texan, au détour d’une occasion, comme ça… Le gars venait comme d’une autre planète et avait autant à me dire qu’il n’avait rien à entendre – un missionnaire en terre païenne. La France vue par lui : une terre vierge qui a encore tout a apprendre de la vie, du travail, du business.
Retraité d’une société de télécommunication, il pensait tout de même ne pas s’arrêter en si bon chemin. Pourquoi ne pas spéculer sur la terre et gagner un peu plus quand le flaire, le sens des affaires et une bonne expérience peuvent encore rapporter gros ? Ça me rappelle qu’en Amérique, on veut toujours plus grand et s’il y en a toujours plus pour moi c’est qu’il y en a assez pour tout le monde. Alors qu’en France, c’est le contraire : s’il y en a plus pour moi, c’est forcément qu’il y en a moins pour les autres ; je dois bien arnaquer quelqu’un entre temps… Principe de rareté (en France) contre illusion d’abondance (en Amérique). Il en résulte que, collectivement, en Amérique le « toujours plus » s’accommode d’une idée optimiste de la concurrence alors qu’en France, la concurrence va de paire avec une raréfaction ; on prive l’autre des ressources qu’on accapare. La notion de concurrence va avec celle d’exploitation. Bon, il faut dire qu’en France, on a appris depuis longtemps à se méfier des autres – « pour vivre heureux, vivons cachés ! » – alors qu’au Texas, on se sent un peu seul et on recherche naturellement la compagnie – ou au moins on s’expose, sans peur des regards qui sot encore trop rares. Normal, le Texas est grand comme la France, mais sa population ne fait que le tiers de la population française. Alors – l’espace est le luxe de tout le monde, là-bas. Il n’en demeure pas moins que mon Texan est bien retraité d’une grande entreprise – quel besoin a-t-il de spéculer encore sur des terrains qu’il achètent et revend 2 ou 3 fois leur prix d’achat ? « Tu vois, qu’il me dit, moi je suis un gars simple. Je suis encore jeune et je veux en profiter. J’aime avoir une grande maison, là, dans la nature, un bon feu, une bonne bière.– Mais, je lui dis, vous avez déjà tout ça ?! » Et là, je mettais le doigt sur quelque chose qu’un retraité français, même à 55 ans, aurait vu tout de suite – mais pas lui. Un gars simple là-bas, on n’en fait pas des comme ça ici, évidemment. Donc il me dit : « Ah ouais, là, c’est vrai. Bon, on recommence : j’aime avoir une grande maison, dans la nature, un bon feu, une bonne bière, et de l’argent qui continue de rentrer en même temps. » (Le gros détail qui fait la différence avec un retraité français, de l’avenir surtout). On peut voir chez ce Texan beaucoup de jeunesse en effet, une certitude inébranlable, une naïveté à toutes épreuves. En fait j’ai envie de dire que c’est ça le Texas glouton qui a le pouvoir aujourd’hui en Amérique, que c’est ça le roulement à billes de l’Amérique, la bielle de l’Amérique-locomotive de la société de consommation et de l’économie mondiale. Eh ben oui, je vous le demande : pourquoi s’arrêter à ce dont on a besoin quand on peut avoir toujours plus ?
11 mai
Personne n’est à l’abri des préjugés. Je voulais, pour le montrer, faire travailler un groupe d’étudiants français – français, mais en fait aux origines variées – sur les spécificités d’une culture apparemment très particulière, très exotique : les BAMILEKE. Je dois préciser (c’est important pour plus tard) que ces étudiants en commerce international devaient s’exprimer en anglais dans leurs commentaires.
Les Bamileke vivent à l’Ouest du Cameroun, sur un plateau à 1 000 m. d’altitude, distribués dans une centaine de tribus. Les mots de « tribus » ou de « Cameroun », l’évocation de l’Afrique, tout cela suffisait à révéler chez les étudiants des a-priori intéressants. Voici quelques-uns de leurs commentaires : « Leur rituel de mariage n’est pas si cruel. » Sous-entendu : je m’attendais à pire ! Après tout, les Bamileke ne sont-ils pas des sauvages ? « Notre système français donne plus d’importance aux relations humaines. »
Voilà qui est carrément faux. Ce que je soupçonne, c’est une sorte de peur par rapport aux sociétés traditionnelles qui donnent en effet prévalence à la règle héritée du passé ou des aînés sur le choix individuel. Ce qui fait plus peur encore, c’est le sous-entendu : nous sommes supérieurs, nous sommes plus humains.
Et puis une série d’autres commentaires : « Dans ce monde simplifié, ils utilisent des formes figuratives de langage. »
« Leur approche du statut social est simple et commune, tout comme leur approche de l’autorité d’ailleurs. »
« Le système de valeurs des Bamileke est plutôt primaire. »
« Leur culture est assez basique. »
Ben mon vieux, si c’est pas lapidaire ! Vous entendez la nuance politiquement correcte : ASSEZ basique !!! Bon. On ne le dit pas dit, mais on l’entend !!! Tous ces termes de « simplifié », « simple », « primaire », « basique »… renvoient de manière tonitruante à PRIMITIF. Mais il y a une nuance : malgré leur vision du monde rudimentaire, les Bamileke font usage de formes figuratives de langage ! C’est quand même le signe d’une sorte d’évolution !
La dernière remarque est tout aussi choquante, parce qu’on n’y voit pas de sous-entendu : « Leur langage est un peu animal. »
Là, vous croyez comme moi, ça dépasse les bornes. Pourtant, la discussion qui suivit me révéla que c’est moi qui étais victime de préjugés ! Je pensais que ces étudiants reproduisaient des clichés comme ils respirent ; en fait il s’avéra que l’auteur de cette remarque parlait un anglais trop approximatif. Il voulait dire que les Bamileke parlent une langue métaphorique faisant appel à des références au monde animal. C’est pas pareil.
Mais je n’étais alors pas au bout de mes surprises : une étudiante me confia qu’elle connaissait très bien les Bamileke : sa famille en était ! Et voilà comme ils sont exotiques, les Bamileke : ils voyagent, ils vont à l’université, ils font des affaires, ils peuvent même être français. Cette ignorance des Occidentaux quant à l’Afrique, sans parler de ses peuples spécifiques, cela ne donne-t-il pas au bout du compte une sorte d’avantage culturel aux Bamileke ? Je vais vous dire, franchement, je ne crois pas que les Bamileke doivent leur formidable capacité d’adaptation aux ignorances occidentales. Au contraire, ça, ça peut rendre les choses plus difficiles. Non, en fait, les Bamileke ne doivent leur avantage culturel qu’aux ressources mêmes de leur propre culture. Ça peut vouloir dire que les préjugés ont la vie moins longue que les cultures qu’ils croient décrire. Peut-être.
26 mai 2006
Puisque l’Allemagne est réunifiée, on ne devrait pas distinguer l’Est et l’Ouest. Pourtant, la frénésie des grands travaux, les projets pharaoniques à Berlin, les ravalements de façade en séries, la mise aux norme et les plans de rénovation en veux-tu en voilà… font bien que la différence depuis 15 ans persiste ! Et depuis 15 ans que ça dure, rien ne les arrête ; ce n’est pas le présent capitaliste qui efface le passé communiste – c’est le passé d’avant l’ère communiste [et nazi d’ailleurs] qui se venge de ce qui peut encore rester du présent communiste. Un désir fou de rattraper le temps perdu s’est saisi des Allemands, qu’on dit si sages et raisonnés. Pour nous, ce petit tour en ex-Allemagne de l’Est a été instructif sur deux plans. D’abord, on a vite compris que l’avenir de l’Europe à 25 n’est pas dans la poche ; qu’une Europe où l’on vit dans la compréhension mutuelle des peuples n’est pas pour tout de suite. Si l’Ouest de l’Allemagne ne comprend pas l’Est de l’Allemagne, qu’attendre de ce que les anciens 15 de l’UE comprennent les 10 nouveaux Etats-membres ? Qu’attendre du Français moyen qu’il comprenne le Letton moyen? Déjà que la France d’en-haut comprend pas celle d’en-bas, alors… Mais aussi, comment envisager cette remise à niveau sur les standards de l’Ouest que les pays de l’Est sont si impatients de voir arriver (alors même qu’à l’Ouest on se demande qui paiera la facture du raccrochage économique, les réajustements sociaux, et tout) ? Donc, si c’est dur pour l’Allemagne d’être « réunifiée », comment espérer fonctionner en Europe comme une Union véritable ? La Pologne de l’Est n’a pas de Pologne de l’Ouest pour lui prêter main forte, même chose pour la Hongrie de l’Est, et d’autres encore, y compris la Lettonie de l’Est. La Lettonie de l’Ouest, elle, est tombée à l’eau, dans la Baltique. Un espoir : peut-être qu’ils n’en demandent pas tant. Ils courent moins le risque d’une absorption, d’une dépossession, d’une expropriation de leur passé. Encore que… Ce petit tour en ex-Allemagne de l’Est a été instructif aussi pour comprendre les ressorts de la société de consommation – une invention de l’Ouest. En visitant les musées sur la police de sûreté de l’Etat (la Stasi), on prend la mesure d’un dispositif impressionnant qu’on pourrait appeler la terreur d’Etat (Staatsterror). Or la Staatsterror est désormais remplacée par un système qui s’attire l’adhésion du plus grand nombre et fonctionne sans tête ni centre identifiable : c’est le marché, c’est ce que les Allemands, critiques de la société de consommation, appellent la Konsumterror. A l’Est, on ne compte plus les centres commerciaux sortis de terre dans les grands centre urbains, les magasins du luxe et du confort à vous en faire tourner la tête ; à la gare de Leipzig, plus grand terminus du monde, on a creusé trois étages souterrains de galeries marchandes. Konsumterror. Grands chantier du mondial de foot à Berlin. Konsumterror. Un centre grande surface de la débauche banalisée destinée à recueillir 40 mille prostituées. Konsumeterror. Mais le taux d’endettement des Allemands à l’Est est inquiétant ; le chômage s’enlise entre 15 et 20%. Mais ils veulent tous leur BM !
Pourtant on comprend que le plus poignant c’est que la Konsumterror est bien peut-être le produit d’une idéologie, comme l’était évidemment la Staatsterror. Les musées reconstituent fidèlement la réalité historique de la RDA, la terreur d’Etat, mais ils omettent que dans la vie de tous les jours il ait bien pu exister des types épanouis, originaux, intéressés authentiquement dans les évolutions du monde… [Chacun son travail.]
A contrario, quelle chance la société de la Konsumterror laisse-t-elle à l’individu de s’épanouir, de s’intéresser authentiquement aux évolutions du monde ? J’ai l’impression qu’on est passé d’une idéologie concertée de l’entêtement (à plier l’individu aux volontés supérieures des instances du Parti) à une idéologie entêtée de la déconcertation (où l’individu, déclaré libre, est livré à lui-même, donc déconcerté, mais tant pis on continue comme ça). Que les oppressions de jadis aient bien existé ne peut être remis en question ; qu’elles aient fait long feu, c’est tant mieux. Mais cela ne doit pas nous épargner d’interroger ce que nous appelons peut-être un peu trop vite notre liberté. Konsumterror.
1 juin 2006
Pour un observateur qui regarde la France de l’extérieur, il est parfois difficile de faire la part des choses entre les contingences et le nécessaire. Ouais bon, je sais, ’faut que je m’explique. Les contingences, c’est ce qui arrive mais qui n’est pas obligé d’arriver. Par exemple, quand Chirac amnistie Guy Drut, ça, c’était pas obligé. On reprend les mêmes et on recommence sans Chirac, et vous voyez qu’il n’y a là aucune espèce de nécessité. Et la nécessité, comme son nom l’indique, c’est ce qui doit arriver, on peut faire sans.
Je prends l’exemple de l’amnistie de Guy Drut en fait pour illustrer un problème de pouvoir en France. On voit bien que le pouvoir, c’est aussi le lieu où l’on jouit de privilèges. Ce gouvernement prêche l’impunité 0 dans les banlieues mais croit opportun d’amnistier un ami de 30 ans, soit disant pour ces bons et loyaux services rendus à la France… J’irai jusqu’à faire l’hypothèse que les privilèges, c’est même la seule chose qui reste quand on n’a plus de pouvoir. De quoi est capable notre pauvre présidence actuellement, si ce n’est d’amnistier les bons vieux potes ? Ce terme de « privilèges » en appelle un autre ; tout est lié, vous savez, je ne fais que tirer des tiroirs… Cet autre terme donc, c’est celui d’« avantages acquis ». Quelle belle revanche sémantique tout de même ! Vous aurez remarqué que ceux qui parlent d’avantages acquis ne sont en général pas les moins bien portants dans notre société. Bref, ils ont le pouvoir. Or, vous vous rappellerez, la France telle qu’on la connaît aujourd’hui est, dit-on, née de ce fameux mouvement, la Révolution française, dont l’objet principal était de « mettre fin aux privilèges ». L’Histoire continue, mais en sens inverse. On assiste dorénavant à la revanche des puissants sur le peuple, si on veut. [La Révolution étant avant toute chose « bourgeoise », on peut arguer tout autant qu’elle ne fait que CONTINUER le mouvement initié. D’abord écarter ceux d’en-haut en les privant de leurs privilèges, ensuite écarter ceux d’en-bas en les privant de leurs « avantages acquis »]. Eh oui, dans un élan aux échos révolutionnaires, on veut priver le peuple de ses « avantages acquis », comme s’il s’agissait de privilèges indus. Vous voyez, on a la chance d’avoir en France un establishment révolutionnaire, d’avant-garde. Entre ceux qu’on menace de priver de leurs « avantages acquis » [le NON des Français n’aura rien changé au processus de libéralisation en Europe, quand la directive « Bolkenstein » finit par passer ; pas de spécificité des services publics soumis aussi à concurrence] et ceux qui n’en ont plus [en attendant le jugement aux prud’hommes du licenciement d’une jeune femme embauchée en CNE parce qu’elle était enceinte], qui va pouvoir s’opposer au front des puissants ? Le problème en France est que les places sociales ne sont jamais interchangeables. Un chef ne peut pas se sentir comme se sent un ouvrier – et vice-versa. Tandis qu’ailleurs il existe bien sûr des hiérarchies, mais elles demeurent FONCTIONNELLES. Un chef d’entreprise peut très bien imaginer ce qu’il en est d’être ouvrier, puisqu’il l’a souvent été ; et s’il se retrouve au chômage, il passera par la même case que les autres – pas de traitement de faveur. Tous payent et bénéficient de la même caisse. Alors qu’en France, quelque chose de la vieille société n’est pas guéri. Le rêve d’égalité, premier terme de la triade révolutionnaire, est peut-être celui dont on est le plus sûr de n’atteindre jamais. Ma sœur qui travaille dans une banque française bien connue à New York me raconte avec quel effroi les employés américains viennent, travaillent un temps, ET SE CASSENT ! Pourquoi ? Ma sœur me confie qu’un des employés lui demandait l’autre jour, peu avant de quitter son job : « Dis-donc, est-ce que l’humiliation c’est une méthode normale de management en France ? » L’humiliation est sûrement l’arme absolue des petits chefs, qui n’en demeurent pas moins haut-placés du fait des hiérarchies qui les portent. L’humiliation des subordonnés – ou l’amnistie des potes.
8 juin 2006
Je voulais relever avec vous un paradoxe étrange, qui a trait au voyage des gens et des idées, au déplacement des corps et des images. En fait, on dirait que faciliter quelque chose, c’est le rendre inutile.
Par exemple, voyager n’a jamais été aussi facile. Il y a même des gens qui en font leur métier. Un jour au Japon, un autre au Chili, ils traversent les océans 20 fois par an et, pour se reposer de tous ces voyages, ils passent en famille quelques jours aux Seychelles ou en Thaïlande.
Il y a 15 ans, il n’y avait aucun moyen de se rendre facilement à Leipzig. Je prends cette ville d’Allemagne pour deux raisons : je veux m’appuyer sur une expérience vécue, mais aussi parce que 15 ans en arrière, Leipzig, c’était une sorte de bout du monde. On me disait – des Allemands de l’Ouest pour commencer : mais t’es fou, qu’est-ce que tu vas te fourrer là-bas ? Leipzig, tout le monde connaît aujourd’hui – foot oblige.
Toujours est-il qu’à l’époque, le train prenait des plombes ou bien, on pouvait y aller en voiture – mais c’était plus long et plus fatigant encore. Alors qu’aujourd’hui, vous prenez l’avion, il y a des vols low cost et vous y êtes en un rien de temps.
J’ai toujours voulu montrer Leipzig à Magali. Depuis longtemps. Maintenant, je peux. Voyager est devenu tellement facile ! Oui, tellement facile que je peux la faire voyager par procuration. Avec mon petit appareil numérique, je mets tout dans la boîte ; je peux lui montrer des bouts de films, des photos à pléthore, lui faire un reportage complet en long en large et en travers. D’ailleurs, pourquoi s’embêter à faire tout ça – un click sur Google Earth et puis basta.
Bon, reprenons. La Magali, pourquoi irait-elle voir par elle-même à quoi ressemble ce Leipzig dont je lui ai tant parlé ? Même si elle prend une ligne low cost et s’y rend en deux heures de temps ? En fait, low cost c’est encore trop cher quand en réalité, le voyage étant devenu tellement facile, il en a finit par devenir inutile.
A l’inverse, pourquoi se priver de radio quand on peut regarder la télé ?
22 juin 2006
C’est une histoire vraie qui me rappelle une blague normande. Ça se passe sur la plage. Il fait un peu moche alors il y a presque personne pour se baigner. Un jeune homme vend à tue-tête des glaces à l’eau. Il hurle au vent :
Des glaces
à l’eau !
Des glaces
à l’eau !
Mais l’histoire se passe plus près de chez vous. Zoom sur une école à Rouen. Samedi matin. Les parents sont massés autour des enfants, qui chantent. En même temps, une pétition circule. Une maman m’explique que c’est une famille, dont l’enfant fréquente l’école. « Ils vont se faire expulser, parce qu’ils n’ont pas obtenu les papiers. » On discute, on chuchote, pendant le spectacle des enfants ; que peut une pétition lorsque l’Administration est souveraine en la matière ? Au pire, rien, au mieux, pas grand chose. C’est un geste, pour un brin de chance supplémentaire peut-être, aussi ténu soit-il. C’est un geste qui ne coûte rien, et tellement rien du tout qu’il y a plus d’engagement moral à ne pas signer devant l’insistance de la maman qui veut le plus de signatures possible ! J’entends quelqu’un râler : « Non mais enfin, on n’a à recevoir de leçon de personne quand même ! »
Bon, c’est mal barré. Les gens devant moi lisent la pétition. « Oh lala, je vous dis pas les fautes hein ! et alors comme ça, ils veulent rester en France… Mhm. Bon. »
Puis soudain, dans un sourire tordu, la dame lâche : « Ouais, mais non, ça me concerne pas. » Les enfants chantent :Vois sur ton chemin,gamins oubliés, égarés,donne-leur la mainpour les mener vers d’autres lendemains (etc.) La dame devant est contente. Tout le monde applaudi. Tout le monde est CONCERNE quand c’est son enfant qui chante ; sauf un papa. Lui il est consterné. En fait il a suivi la scène du coin de l’œil, discret, laissant à la maman le soin de faire passer la pétition pour lui. J’ai compris que c’est le monsieur de la pétition, qui va se faire expulser. Il est déjà expulsé dans sa tête. Moi je pense :
Des glacesà l’eau !
Des glacesà l’eau !
Dégueulasses, salauds,dégueulasses !