PEUT-IL Y AVOIR UNE ETHIQUE CAPITALISTE ?
Dans quelle mesure une réforme du capitalisme est-elle envisageable ?
Si l’on peut déterminer les valeurs qui régissent le système capitaliste, il est en revanche plus difficile de s’entendre sur un ensemble de valeurs susceptible de s’étendre avec autant de succès que la capitalisme lui-même (à moins de prêcher la bonne nouvelle du communisme, mais cela n’a-t-il pas déjà été fait ?)… Quelles sont ces valeurs ? Comment les adopter ? C’est là l’objet de cet article, présenté en deux mouvements (*).
1er mouvement : « il y a quelque chose de pourri au royaume du capitalisme » – réflexion sur les conditions d’émergence de l’éthique de Laura L. Nash
2ème mouvement : « une nouvelle religion pour le Prince ? » – exposé des principes fondateurs de l’éthique de Laura L. Nash
IL Y A QUELQUE CHOSE DE POURRI AU ROYAUME DU CAPITALISME
Il fut un temps où la Raison trouva qu’il valait mieux tenir les sphères du politique, du religieux et de la morale chacune à l’écart des deux autres. Ce temps commença avec Nicolas Machiavel, et continue aujourd’hui à produire ses effets jusque dans la politique et les affaires aujourd’hui. Je ne discuterai pas de l’intérêt toujours vif que « le Prince » de Machiavel mérite qu’on lui porte encore aujourd’hui, et, sans préjuger des avantages à tirer d’une telle pensée, je constate que, sous une forme abâtardie, on retrouve une dichotomie d’inspiration machiavelienne lorsqu’on s’entend dire : « Après tout, il n’y a aucun rapport entre l’éthique et les questions de profitabilité. L’éthique, c’est très personnel. » (1) De même, Albert Z. Carr confirme que, en affaires, mentir est tout à fait acceptable pourvu qu’on s’en tienne aux lois implicites du métier (2). C’est ça, le métier a ses lois, où les convictions personnelles n’ont pas leur place. Notons qu’Albert Z. Carr n’en est pas moins personnellement convaincu… La légitimité d’une telle position n’est en soi pas éthique, mais elle trouve sa motivation dans une considération éthique : la séparation devient le moyen de protéger ma conscience morale (sphère réputée strictement privée), pour supporter mon amoralité et rendre acceptable par la société mon amoralité – le moyen de moraliser, donc, mon amoralité. En fait, l’appel fait aux « lois du métiers », même implicites, illustre ma croyance que la collectivité me donne caution, ce qui m’exempte en fin de compte de toute justification.
La morale et le capitalisme : leur compatibilité est un choix de principe
Trois possibilités : 1) le profit, au cœur du principe capitaliste, est sans aucun fondement moral et donc le capitalisme en soi est incompatible avec toute moralité humaniste – et, même s’il l’est dans une certaine mesure, il demeure moins souhaitable qu’autre chose : il faut alors le renverser ; 2) le capitalisme tel qu’il est n’est pas acceptable : il faut le réformer de l’intérieur ; 3) le capitalisme existe, avec toute la force des faits : il faut l’adopter, le grandir, le contourner, le modérer, le maîtriser, ou le laisser nous maîtriser, bref il faut vivre avec et tolérer le profit. Laura Nash propose d’opter pour la deuxième solution.
La pratique du capitalisme, en l’état actuel des choses, heurte au fond le sens d’une morale sensible à l’attention du sort du plus grand nombre. De ce point de vue, à l’opposé d’A. Z. Carr, nier l’existence d’une séparation entre convictions personnelles et le monde des affaires est à la fois une position éthique, et une position motivée par des considérations éthiques. C’est donc une position de principe. Mais alors elle suppose l’enchâssement du monde des affaires dans un cadre qui le contient entièrement ; cela seul suppose une sphère de valeurs supérieures à la sphère des affaires ; qu’au cas où un conflit d’intérêt survient, la valeur morale l’emporte sur la supposée « loi du métier » ; que, donc, les « convictions personnelles » ont prééminence sur les compromissions qui sont la règle commune ; que ce conflit, s’il arrive, n’est pas de règle, sinon il n’y aurait ni commerce ni entreprise, dans la forme que nous leur connaissons en économie capitaliste. Nier l’existence d’une telle séparation non seulement va à l’encontre de l’opinion, mais renverse les rapports qui prévalent normalement de la loi collective sur les convictions personnelles.
L’actualité regorge d’exemples à nous faire douter des biens-faits du capitalisme. Ce qui revient à nous faire douter de son bien-fondé. Jusqu’à ce qu’on trouve mieux cependant, il reste qu’on peut encore l’améliorer. On verra à quelles conditions un peu plus loin… Les raisons qui appellent donc à un sérieux changement (je n’ai pas dit refondation) sont connues ; évoquons seulement cette remarque : « L’éthos de l’avidité rationalisée, habituel en économie de marché, est devenu intenable. » (3) D’où l’abandon d’anciennes convictions et le choix de principes qui en prennent le contre-pied.
Un nouvel individualisme ?
Renverser les rapports qui sont de règles et faire prévaloir les convictions personnelles sur les « lois du métier » (aussi floue soit cette notion), voilà qui se réclame d’un individualisme inédit. Dans les sociétés capitalistes, la préoccupation quant à un mode de décision maîtrisée et responsable s’est déplacée de l’institution vers l’individu (4). L’ancien modèle (qui, reculant à la fin des années 60, s’éteint au courant des années 80) garantissait la moralité de l’individu au moyen d’un cadre contraignant, en fonction d’un standard, une référence qui le guidait et dont il ne pouvait pas déroger. En somme, quelqu’un de soi-disant mieux informé décidait préalablement à votre place. Aujourd’hui, l’entreprise compte sur la sagacité de l’individu pour garantir sa propre moralité. Il ne nous aura pas échappé que ce glissement de l’institution vers l’individu constitue en soi un événement aux conséquences éthiques sans précédent, et suppose à son tour une prise de position éthique reposant théoriquement sur l’autonomie du sujet. Cela n’est pas sans contradiction avec la manière cavalière dont certains employeurs traitent leurs employés… et suppose donc que les entreprises, collectivement, fassent le choix concerté d’une politique de l’emploi qui soit en adéquation avec cette vision des choses (5). Ce qui ne se fait pas assez souvent. En somme, que la responsabilité soit essentiellement assumée par l’individu suppose en réalité un ensemble de signaux qui indiquent l’effectivité de ce choix, des garanties et un soutien aux décideurs qui en fassent foi, enfin une confiance a priori dans l’individu. Que l’individualisme soit préférable aux pressions du groupe parce qu’il sert l’intérêt général s’avère toujours, en fin de compte, un choix collectif. Une organisation sociale doit soutenir ce choix. (Voir sens de l’éducation et importance donnée à l’expérience selon JP Le Goff, le vivre-ensemble et l’enseignement plus poussé de la culture générale).
Jusqu’à quel point un tel choix de principe est-il tenable ? Dans le meilleur des cas, on pourrait même se demander si une moralité qui pose une exigence trop élevée (l’autonomie de l’individu, vous rendez-vous compte…) ne risquerait pas d’échouer, de sorte que, préférable en théorie, elle ne serait pas éthique en pratique, parce que non suivi du soutien nécessaire à son application. Faire le choix de préceptes dont les effets contredisent les principes sur lesquels ils reposent n’est souhaitable en aucun cas. Alors ?
La question de la légitimité du capitalisme ne se pose pas…
Déjà répondu dans « leur compatibilité est un choix de principe ?!! Laura Nash ne cherche pas à fonder ou justifier moralement le capitalisme. Mais en même temps, la position de principe qui envisage la coexistence de la morale et du capitalisme entraîne le postulat que de tolérable, le capitalisme n’en devient pas pour autant légitime. En fait, pour Laura Nash, le capitalisme ne se suffit pas à lui seul ; il est impropre à l’autolégitimation parce qu’il n’y a pas de légitimité du profit, si ce n’est son assise de facto dans les pratiques sociales en économie de marché. Il ne s’agit pourtant pas non plus de se résigner aux faits ; pour changer le monde, il faut changer le comportement des hommes de la représentation qu’ils se font des choses. Le profit en soi n’est ni bon, ni mauvais – disons que ce n’est pas là la question – et il faut donc le prendre comme un moyen. Il y a donc place pour des modes d’accumulation et de redistribution plus « moraux » que d’autres. Cela suppose un système de références, de valeurs en surplomb des activités humaines. Au cœur du raisonnement de Laura Nash, cela suppose une croyance – au sens le plus fort du terme – voire une « foi » qui unissent chacun à tous les autres, de sorte qu’au fin fond de ma conviction intime je contiens aussi le sens de l’humanité. On comprend à quel point cette approche est en réalité théologique… Dans ce cas il faut parler non pas tant de création de richesse que de « création de valeur », qui n’entre pas forcément dans le calcul économique classique (ce qui peut poser problème). Paul Tillich (6) par exemple avance la notion de « la vérité de la foi ». Si la foi est la croyance, disons l’adhésion à un ensemble de valeurs cohérent, dont le but ultime est l’enrichissement du plus grand nombre au moyen du profit, alors la « vérité » de cette foi est sa capacité à réaliser ce but ultime. S’il n’y a pas d’adéquation entre les principes auxquels j’adhère et les effets qu’ils produisent (par le biais de mon action), alors on peut dire que la foi n’est pas « vraie », que donc la valeur éthique de cette pratique-là est pervertie.
Ainsi, le « nouvel individualisme » évoqué » ci-dessus n’est pas opérationnel. En plaçant l’individu autonome au centre du dispositif, on s’expose à deux écueils : 1) incapacité de contenir l’individu – pas de règles, pas d’infraction. 2) Mais le plus souvent il s’agit tout de même de mettre en place quelque contrôle (mais jamais sans la « bonne vieille discipline » intériorisée) par quoi l’individu défaillant se fait repérer et punir, une fois l’acte commis. Mais combien sont-ils, ceux qui, pas vus, ne se font pas prendre ? La règle est bien d’échapper au système de contrôle et de vigilance, alors que la punition devient l’exception. Tant que certains se font encore prendre, le dogme peut rester la référence. Et après ? Que faire une fois qu’on s’est fait prendre ? On va arrêter de faire de l’argent ? Rien n’interdit l’avidité, qui cherchera ailleurs les moyens de son impossible assouvissement. Nous vivons encore sous les auspices d’un capitalisme à la Albert Z. Carr.
UNE NOUVELLE RELIGION POUR LE PRINCE ?
Laura Nash ne veut pas démanteler le capitalisme, mais disons plutôt les conditions psycho-sociologiques de son existence. En gardant le capitalisme, elle propose néanmoins de changer à nos yeux le statut du profit. A défaut de se défaire de ce dernier (pas de capitalisme sans profit), elle va chercher à le placer différemment dans l’ordre de nos priorités. Pour elle, il n’y a pas d’obligation à considérer le profit comme raison d’être du capitalisme. Je dirais même : il est préférable de penser qu’il peut y avoir du capitalisme pour d’autres raisons que le profit. Si l’on veut garder le vin, on accepte le risque qu’il soit mauvais ; mais si on le garde en effet, c’est qu’on préfère en avoir plutôt que ne rien risquer en n’en gardant pas.
L’activité humaine, pour peu qu’elle soit justement rétribuée (en argent, en nature, en satisfaction morale ou spirituelle), peut prendre mille formes différentes, sans que le profit, au sens classique du terme, ne soit nécessaire. La moralité du capitalisme est à trouver dans la nature proprement humaine des activités qui s’y rattachent ; on pourrait presque aller jusqu’à dire qu’un capitalisme desservant la morale n’est qu’une forme dévoyée du capitalisme ; de même qu’un cadre dirigeant qui fait du capitalisme l’instrument, non pas d’une moralité supérieure mais de son enrichissement personnel – ou même, cas le plus répandu, l’instrument de l’enrichissement ou simplement de la survie de son entreprise – n’est pas digne de sa fonction. Garder le capitalisme par nécessité de le moraliser
En principe, comme certains veulent bien le croire dans une perspective angélique, le monde des affaires, et aujourd’hui le capitalisme, ne sont rendus possibles que par une éthique répandue de la confiance et de l’honnêteté (7). Ce faisant, la confiance, comme valeur morale, garantirait donc au capitalisme une assise morale – voire même civilisatrice (8) – qui fait du capitalisme même le vecteur de la mise en action de cette valeur. Un tissu vertueux allie confiance, morale et prospérité. Il est facile de prendre le contre-pied de ce raisonnement, et sans complètement ignorer la valeur de la confiance ici, on peut dire que d’autres tentations, moins édifiantes, président à la marche du monde des affaires. L’appât du gain, la précipitation, l’égoïsme, l’hypocrisie sont autant d’aspects de la vie en économie capitaliste, assez nombreux et prégnants pour qu’on soupçonne à juste titre l’attachement à la « confiance » d’être un prétexte, une justification qui camoufle (mal) la réalité. On peut tenir la nature humaine pour responsable, et non le profit – il n’en demeure pas moins que les « vertus » du capitalisme ne semblent pas corriger (si ce n’est qu’il les exploite, les favorise ?) aussi bien qu’on le souhaiterait ces faiblesses.
Certes. Cela doit-il empêcher pour autant qu’on croie en la valeur de la confiance et de l’honnêteté ? Peut-être ces valeurs ne sont pas incompatibles avec une certaine pratique des affaires. La confiance et l’honnêteté dépassent en fait le cadre même du capitalisme ; une société (idéale) où elles règneraient en maître pourraient être ou ne pas être capitaliste dans le sens où on l’entend aujourd’hui. Il se trouve juste que la pratique des affaires s’y conformerait. Du coup, une société n’est pas bonne parce qu’elle est capitaliste – elle l’est pour d’autres raisons, qui doivent dépasser le capitalisme.
A la faveur de ces arguments, il apparaîtrait maintenant suicidaire de ne pas reconnaître le lien intime qui unit la vie humaine au commerce, en ce que abandonner toute tentative de moralisation du capitalisme c’est effectivement lâcher une machine folle qui croit qu’elle est d’essence morale – alors que la morale doit pouvoir venir d’ailleurs (9). D’un strict point de vue éthique, il va de soi que la vie humaine n’est pas par nature économique, non plus que l’homme ne soit réductible à une marchandise. Mais en moralisant le capitalisme, c’est bien au-delà du seul capitalisme qu’on vise, puisque c’est l’action humaine qu’on veut alors toute entière éclairer à la lumière d’une morale respectueuse de la personne.
Comment s’attendre ce faisant à ce que des cadres de haut vol, habitués à choisir en fonction d’abord de la logique commerciale (ou la rationalité économique) placent en premier la logique d’une moralité qui leur interdit l’alternative mais leur intime le choix résolu de la morale au détriment du commercial en cas de conflit de valeurs ? Tout simplement en disant que le commercial ne l’est pas s’il n’est pas fondé moralement. Ce n’est pas un jeu sur les mots ; c’est un renversement de perspective, qui appelle à une redéfinition à la racine même de nos conceptions. Un basculement qui oblige à l’abandon complet d’une moralité faisant place d’abord à moi, ensuite aux autres, et qui préfère au bénéfice flou, diffus et différé dans la masse du plus grand nombre le maintenant du résultat palpable et quantifiable… C’est bien pour cela que dans le schéma éthique que propose Laura Nash, la morale est un facteur qui compte dans les critères qui fondent le choix d’une décision d’ordre économique. Si l’homme était invulnérable aux pressions de la vie en entreprise et vertueux dans l’absolu, il n’y aurait nul besoin d’un schéma éthique pour guider ses choix, encore moins d’établir une hiérarchie subordonnant à la morale les considérations économiques. C’est souvent par faiblesse (ou manque de soutien de la part de la culture qui l’entoure) qu’un cadre va « céder » aux pressions de l’environnement, ne laissant à ses « valeurs personnelles » pas plus de droit à l’expression que n’en a un rossignol égorgé. Une éthique des affaires suppose que les affaires passent au second plan
Il fut un temps où l’assise sociologique du capitalisme s’accompagnait d’une structuration de la société par la religion (14). Or cette structuration, dans les pays occidentaux, se perd, alors que dans les pays conquis aux idées du capitalisme, elle n’existe pas (15), du moins pas de sorte à contrecarrer les abus ou les penchants naturels propres à la pratique d’un capitalisme laissé à sa libre expression. L’individualisme prégnant dans l’éthique de Laura Nash prend certes en compte cette (relative) autonomie du sujet proclamée dans les nouveaux systèmes de management et très compatible avec l’esprit démocratique. Mais elle tente de lui donner un cadre – qui n’est pas sans parenté, comme je l’ai suggéré plus haut, avec une approche de sensibilité religieuse, voire protestante. Aussi, son « individualisme » se comprend dans l’importance qu’elle donne aux convictions morales du sujet, qui existent en dépit du silence que « les lois du métier » leur imposent. Son individualisme repose sur une conception de l’intime conviction très forte, qui doit se répandre à la faveur d’un contexte permettant la confiance ; surtout, il n’a de valeur que dans la perspective de l’Autre, tout orienté qu’il est dans le service à rendre. En pratique, l’individu de Laura Nash est un acteur inséré dans une communauté humaine dont il écoute les besoins et cherche à améliorer le sort. Une sorte de pasteur.
Pour une éthique des affaires, Laura Nash propose le schéma suivant : but : créer la valeur qu’on s’est promis de délivrer contrat : recevoir en échange une juste rétribution principe moteur : rendre service aux autres
moyens d’exécution : la création de relations mutuellement non incapacitantes (16).
La valeur en question ici est partiellement quantifiable. Elle implique un mieux-être en faveur de TOUS ceux que l’activité de l’entreprise concerne (employés, cadres, actionnaires… clients, fournisseurs… la communauté – quartier, ville, pays – qui accueille l’entreprise… l’environnement naturel), ce qui veut dire à long terme qu’il ne peut y avoir d’effets pervers cachés, ou payés par la communauté ; la juste rétribution n’est pas exorbitante au regard des pratiques normales d’une part, et d’autres part elle s’obtient sans léser qui que ce soit, elle est donc essentiellement « honnête » et doit permettre à l’entreprise de continuer son activité tant qu’elle atteint son but – le profit apparaît donc au rang d’un moyen, subordonné au but de l’entreprise ; le principe moteur tourne le dos à l’éthique individualiste, qui prévaut généralement, et place en première instance le services aux Autres, orientation tenable dans le mesure où personne ne détourne cette approche (sans quoi ce serait cynique) pour ses propres fins ; ainsi, les moyens d’exécution proviennent d’une confiance mutuelle préalable (17).
L’inclusion du capitalisme dans un schéma éthique : une bombe à retardement ?
Quelques exemples. 1) La qualité : importe-t-elle parce qu’elle améliore mon image de marque et ma part de marché ? Bien sûr, mais dans le schéma éthique de Laura Nash, cette considération est secondaire et découle d’une considération plus importante encore : le bien du plus grand nombre en termes de santé, de style, de robustesse… et de juste retour pour les actionnaires. Ce qui fait des gens de chez Stride Rite (18), fournisseur de chaussures pour enfants, des fous aux yeux de leurs concurrents. Les normes de qualités qu’ils s’imposent sont largement supérieures à la pratique de l’industrie ; une chaussure qui s’use plus vite que le pied ne grandit est remplacée gratuitement. Leur approche, quasi-médicale, leur donne une connaissance du marché inégalée. Parce que le bien-être et la santé leur importent, ils se trouvent une responsabilité aux côtés des podologues. Ils ont de fait devancé le constat d’une recrudescence des problèmes de pied liée à l’usage de mauvaises chaussures, déformant le pied, et de matériaux inappropriés, qui empêchent le pied de respirer.
2) Améliorer le sort des autres ne doit pas non plus automatiquement donner lieu à un plan markéting… L’un des accidents du travail les plus souvent déclarés fut pendant un temps la chute pour cause de sol glissant dans les restaurants. Pour les assurances, le coût était estimé à 250 millions de dollars, et 1,5 milliards de dollars pour les restaurants découlant de l’absence de leurs employés blessés ! Personne n’envisagea le problème autrement qu’en coûts à supporter, limitant la casse quant à ses propres comptes au détriment des autres. Un certain Jon Granger (19), agent d’assurance, inventa une semelle anti-dérapante adaptée aux besoins des employés des restaurants. Il donna son invention à la seule entreprise qui accepta d’exploiter son invention. Le marché de son invention s’estima à 60 millions de dollars. Vous avez bien lu : il donna son invention. Quel bénéfice devait-il tirer de l’affaire ? Se savoir à l’origine d’un soulagement comptable bénéficiant à la fois aux restaurants et aux assurances, et surtout, d’une modeste amélioration des conditions matérielles de travail des employés des restaurants. Sa décision était avant tout morale, et elle aurait pu être économique s’il l’avait voulu – mais on a compris ici le lien de dépendance, mais non nécessaire, que Laura Nash veut établir entre les ordres moral et économique.
3) En même temps, il se peut que lorsque l’occasion se présente de faire des affaires, la morale commanderait de ne pas le faire. « L’occasion » ici signifie qu’il y a possibilité d’en retirer une bonne rémunération. C’est en refusant toujours les pots-de-vin qu’on gagne la réputation de ne pas les solliciter. Dans l’industrie de l’armement, où les contrats sont parfois tellement énormes qu’ils engagent tout l’avenir de l’entreprise, l’acheteur est souvent corrompu – ou le corrupteur (20). La question qu’il convient dès lors de se poser : sommes-nous sur le bon marché ? sommes-nous dans la bonne industrie ? La question est naïve, mais elle laisse suggérer que certaines industries sont immorales par définition, et certaines pratiques sur certains marchés sont inacceptables. Quelle valeur apportons-nous ? quel service rendons-nous aux autres ? ne sommes-nous pas contre-productifs dans les termes définis précédemment (le but, le contrat, le principe, les moyens) ? Ainsi, chaque action peut passer sous la loupe de l’examen moral. Le moindre geste, la moindre tactique, jusqu’aux grandes décisions stratégiques. Peut-on vendre des voitures en Chine, sans se préoccuper des problèmes énergétiques et de pollution qui en découleront ? Comment la croissance économique, telle que nous la connaissons comme mesure de la progression du PIB, est-elle tenable ? Doit-on exporter les types de production et de consommation propres aux économies capitalistes ? La compartimentalisation des raisonnements doit sauter. Fin de l’excuse machiavélienne.
4) S’interdire d’entrer en affaires, c’est se condamner à un manque-à-gagner. Or il y a pire : agir de propos délibéré en pure perte. Je suis le témoin d’une fraude chronique sur le marché des titres à long terme de Chicago. C’est un fait connu des professionnels, que le public ignore. Dois-je en faire état ? Comment cela sera-t-il perçu par mes pairs ? Un article paru dans le Wall Street Journal (21) fait état d’un PDG qui, non content d’exprimer son désaccord auprès de son entourage, introduisit des agents du FBI se faisant passer pour des traders sur le marché. La fraude généralisée fut démasquée, mais son ampleur non encore évaluée, conduisant à de nouvelles enquêtes sur les acteurs, leurs pratiques, la structure du marché et sa culture. Le Wall Street Journal analysa le coup en termes de pertes et profits, citant l’un des traders de la place de Chicago :
« Si j’étais un actionnaire dans la société de ce PDG, j’irai à leur assemblée générale pour leur dire : n’y en a-t-il pas au moins un parmi ces clowns qui s’est interrogé sur les conséquences à long terme d’une telle action ? Les traders ont la mémoire longue… Votre société ne pourra plus jamais acheter au prix de la demande, ou vendre au prix de l’offre. Tout ça va vous coûter des millions de dollars. »
C’est vrai. Le PDG le savait au moment où il prit sa décision d’introduire le FBI sur le marché. Doit-on, donc, pour des raisons de profit pures, ne rien faire quand d’évidence les règles élémentaires de la moralité ne sont pas respectées ? En trahissant ses collègues traders, il voulait restaurer une confiance qui faisait défaut sur le marché, et mettre fin à une rémunération qui se payait du leurre fait au public. Il exprimait une vision plus haute des traders même qu’il ne trouvait pas dignes d’un tel abaissement. Dans un monde idéal, on aurait reconnu son courage et son honnêteté, trop rares ici. En réalité, on peut douter que sa bravoure morale l’ait servi sur le plan de la réussite économique.
Le capitalisme actuel, s’il continue dans l’arrogance que Laura Nash lui reconnaît, est voué à une banqueroute morale fondamentale. Ce dont il n’aurait pas conscience, par définition, sinon il serait déjà moral pas nature. Morale et capital sont irréductibles l’un à l’autre ; mais ce que l’un entrevoit, l’autre ne le calcule pas, et cela suffit à faire prévaloir le premier sur le second à tout prix.
Si l’on veut croire encore en un monde qui mérite assez notre attention pour être amélioré, n’est-ce pas de ces combattants qu’il faut, et encore et encore ? que l’écho de leurs échecs retentisse en nous et réveille chez les plus indifférents une conscience nouvelle ? Les causes perdues sont peut-être les seules qui vaillent – et c’est bien à ce prix, en fin de compte, qu’il peut y avoir une morale pour le soi-disant capitalisme triomphant.
(*) Good Intentions Aside, a Manager’s Guide to Resolving Ethical Problems, Harvard Business School Press, Boston, 1990-1993. Dans un article à suivre, je traiterai de la question de l’universalisabilité de l’éthique de Laura Nash (3ème mouvement).
(1) p. 3
(2) p. 3 – Machiavel, pour sa part, dit: « Il n’est donc pas nécessaire à un Prince d’avoir les qualités dessus nommées, mais bien il faut qu’il paraisse les avoir. Et même, j’oserais bien dire que, s’il les a et qu’il les observe toujours, elle lui portent dommage ; mais s’il fait beau semblant de les avoir, alors elles sont profitables. » (Le Prince, 18).
(3) “The familiar free-market ethos of managed greed has become unmanageable.” (p. 14)
(4) p. 7
(5) problématique de la CG – à voir dans article n° 5
(6) p. 17
(7) je pense en particulier à « l’éthos de confiance » d’Alain Peyrefitte
(8) idem – on est dans ce paragraphe au centre même de l’argumentation de Laura Nash, qui veut réformer le capitalisme de l’intérieur ; il faut distinguer une tentative de moralisation de ce dernier, ce que fait Laura Nash, d’une recherche de re-fondation morale, ce qu’elle ne fait pas. Le travail de Laura Nash est d’envisager une vie morale possible avec le capitalisme, sans qu’il soit en effet question de sa « moralité » intrinsèque.
(9) pas forcément d’en-haut… un bon commerçant ne fait rien d’autre que de tisser un lien de confiance dans son quartier ; il réussit quand il est apprécié par sa clientèle ; ce n’est pas le cas du bon « commercial », qui, lui, réussit quand il « fait du chiffre ».
(10) le Cardinal de Richelieu disait : « Pour ces questions il faut savoir fermer la porte de la pitié. »
(11) c’est le fameux « do good to do well », c’est-à-dire fait le bien pour réussir en affaires
(12) p. 79
(13) les deux notions de « people value » et « value-creation » viennent ici au premier rang pour éclairer la démarche de Laura Nash ; pour elle, l’égoïsme éclairé de Milton Friedman, fondé sur la rationalité de l’actionnaire, est condamné à ce double échec, éthique et commercial parce qu’il ne prend en compte ni l’une ni l’autre de ces notions
(14) ce raisonnement s’appuie sur une réflexion du philosophe René Girard, qui pense surtout au terreau favorable de la sensibilité protestante ; ce n’est pas très étonnant si on se rappelle les conclusions de Max Weber
(15) on peut aussi remarquer que le capitalisme, contrairement à une idée répandue en politique étrangère aux Etats-Unis, ne s’allie pas automatiquement à la démocratie, ne la provoque pas forcément ou peut exister sans elle
(16) p. 92 – à ce schéma il faut opposer le schéma néoclassique actuellement aux commandes de nos actions :but : maximisation du profit contrat : respecter les lois et les coutumes du pays principe moteur : l’intérêt de chacun (ou l’intérêt de chaque entreprise) sert l’intérêt du plus grand nombre (une version de « la somme des intérêts particuliers est égale à l’intérêt général »)
moyens d’exécution : prise de mesures quantifiables pour améliorer l’efficacité (p. 60)
(17) certains des aspects traités dans ce paragraphe réapparaîtrons dans un article ultérieur dédié à la question de la « gouvernance d’entreprise »
(18) p. 151
(19) p. 155
(20) p. 153
(21) p. 140 (il s’agissait d’une société financière)