retour sur l’élection présidentielle américaine de nov. 2008
une version de cette article a été publiée dans le numéro de la Revue des Deux Mondes de janvier 2009 ; une autre est à paraître dans le magazine MicMac
par Stephen Holmes*
Il y a quatre ans, vous prédisiez la destruction des bases socio-économiques des démocrates. Aujourd’hui, l’Amérique fait l’envie d’une Europe qui, par comparaison, semble stagner, à tout le moins évoluer dans une temporalité très longue. L’Amérique surprend par sa formidable malléabilité, sa capacité à se transformer rapidement.
C’est vrai, en 2004 les Démocrates ont bel et bien perdu la présidentielle, et l’électorat américain décidait cette fois-ci en connaissance de cause, contrairement à l’élection de George W. Bush à son premier mandat. Il y a eu toutefois en 2006 des élections dans le pays qui ont envoyé des signes du rejet de la politique du gouvernement et dont les Démocrates ont profité au Congrès. On pouvait déjà dire que le facteur principal de ce rejet était le traitement catastrophique de la guerre en Irak. Mais pour expliquer la victoire aujourd’hui d’un homme comme Barrack H. Obama, on peut évoquer deux facteurs principaux, l’un profond, l’autre immédiat.
La crise économique est le premier facteur, immédiat. Car les électeurs américains n’ont en fait guère de compétence pour comprendre les enjeux de la politique internationale de leur pays. Il faut voir chez eux un peuple qui n’est pas envieux de ses riches ; au contraire, le bien-être des riches est signe de prospérité pour le pays. Or, quand la crise économique a frappé, les franges les mieux loties de la population en ont souffert aussi, et cela a rendu les gens très sceptiques quant à la capacité de leur Administration à sortir leur pays de l’ornière. De manière générale, d’autres épisodes ont amené les Américains à s’interroger sur l’aptitude de leur gouvernement à faire face aux difficultés ; à ce titre, on se rappelle l’Ouragan Katrina par exemple, qui a frappé la côte sud des Etats-Unis en 2005, et qui n’est pas des moindres dans les causes de l’affaiblissement de la confiance des citoyens dans leur Administration. Mais la crise économique récente reste l’élément le plus déterminant en l’occurrence.
Cependant, et en arrière-plan de cela, un autre facteur opère, plus profond celui-là. En effet, l’Amérique change ; elle devient une société de plus en plus diverse. Or, une portion du Parti républicain, certes petite mais encore influente, demeure ségrégationniste. Ces gens-là pensent encore que l’Amérique ne peut subsister en tant que telle si ses minorités y sont trop largement représentées. Car les minorités, selon eux, compromettent les valeurs américaines de liberté et de prospérité. Ils croient dur comme fer que l’Amérique ne peut se survivre à elle-même si elle est plurielle. Et le contexte qui a amené George W. Bush au pouvoir était en fait favorable à l’expression de cette thèse ; une partie de la stratégie politique des Républicains alors (1) était de verrouiller les institutions américaines pour qu’y demeure majoritairement représentée la population blanche, à mesure que son poids démographique s’amenuise.
A l’inverse, Barrack H. Obama dit : « nous sommes un peuple de plus en plus mélangé ; il ne faut pas s’en effrayer ». Son élection met donc un coup d’arrêt à cette stratégie des Républicains ; sa personnalité, d’une part, mais aussi le fait que les gens soient prêts à entendre ce discours du changement, voilà ce qui explique son avènement.
L’Amérique qu’on aime en Europe est urbaine, éduquée, mondialisée. En réalité, elle est minoritaire, confinée dans les grandes métropoles des côtes Est et Ouest. D’où vient-il, cet électorat qui a permis la victoire électorale de Barrack Obama ?
Le discours d’Obama fait généralement la part belle à l’espoir, à la confiance. Il n’en appelle pas à la peur. Pourtant, je crois qu’en politique la peur fonctionne toujours mieux que la confiance. En fait, j’ai été longtemps dubitatif quant à sa capacité de l’emporter ; et de ce fait, il faut considérer la crise économique comme un facteur providentiellement déterminant pour la victoire de Barrack H. Obama. Au-delà du charisme indéniable de l’homme, qui aussi a pu faire ses preuves lors d’une bataille de deux ans pour l’investiture contre Hillary Clinton – laquelle avait toutes ses chances –, la crise a permis à l’Américain moyen (et surtout, celui que le discours républicain ségrégationniste peut encore séduire) de surmonter sa réticence à embrasser la perspective du changement. Car la crise est aussi une remise en cause du credo des Républicains qui prône l’enrichissement des plus adaptés par le moyen d’un laisser-faire aveugle et qui, depuis les dérégulations de Reagan (2) et pleinement en phase avec la politique de Bush et son équipe, s’est développé aujourd’hui jusqu’à son paroxysme.
Paradoxalement, Obama doit beaucoup à la médiocrité évidente du gouvernement Bush, dont les maladresses auront permis aux électeurs encore hésitants de se prononcer finalement en faveur du changement. Certes, il y aura des déceptions, car on attend beaucoup du nouveau président, qui n’est pas un messie, mais un homme politique modéré avant tout. Bush lui laisse en héritage une économie cassée, deux guerres, un monde plus dangereux que jamais. Et en réalité, l’Amérique demeure un pays très divisé ; 47% du vote est tout de même allé en faveur de John McCain, il faut se le rappeler.
Comment Barrack H. Obama, en homme modéré et partisan déclaré du compromis, peut-il à ce point prétendre incarner le changement ?
Maintenant, on ne peut enlever à Obama la part du succès qui lui revient ; mais le plus étonnant est qu’il incarne à lui seul une vision du monde qui jamais aux Etats-Unis n’avait pu faire entendre sa voix. Il faut se rappeler de la familiarité qu’Obama – et peu importe sa « couleur », tenons-nous-en aux faits – a développée avec l’église noire. Car il n’est pas d’institution plus divisée en Amérique que l’Eglise. Rappelons aux Européens que si chez les protestants blancs, le mélange existe, et ce de plus en plus, il demeure une part importante des églises protestantes noires qui restent invariablement noires. Cela a son importance parce que les protestants noirs américains ont ainsi inventé et cultivé une vision du monde particulière, héritée de leur condition d’esclavage dans l’Histoire des Etats-Unis. Ils sont ceux qui se libèrent du joug de l’esclavage – une tradition qu’ils ne peuvent partager avec qui que ce soit d’autres aux Etats-Unis, si ce n’est la petite minorité des Indiens. La population blanche dominante est toujours apparue selon eux comme l’équivalent des pécheurs babyloniens ou des Egyptiens esclavagistes ou des Romains impériaux et oppresseurs du peuple élu. Ainsi, jamais ils n’ont pu pleinement prendre au sérieux le discours offert au reste du monde d’une Amérique humaniste et libératrice. C’est dire que ces paroissiens noirs ont compris la vision que le reste du monde se faisait de l’Amérique des discours officiels.
Barrack Obama, lui, se trouve entre deux mondes, capable en effet de servir au monde ce discours « patriotique » d’une Amérique libératrice et, en même temps, d’être tout à fait à l’aise avec cette version noire américaine d’une Amérique de l’oppression. Jamais un président à proprement parler « blanc » n’aurait pu comprendre cela aussi bien que lui. Ainsi, l’ambivalence que le monde nourrit à l’égard des Etats-Unis ne lui pose pas de problème.
D’ailleurs, la vision d’une Amérique libératrice n’a pas vraiment cours en-dehors de l’Europe, laquelle a largement contribué à ce que les Américains continuent de croire en leur propre discours.
L’Amérique a besoin d’être aimée du monde ; ce qu’elle aime chez son nouveau président, c’est sa capacité à être aimé par les autres. Alors, dans quelle mesure Barrack Obama participe-t-il d’un processus de « guérison » ?
A priori, les Américains n’ont pas besoin d’un bon président pour le monde ; ils veulent simplement un président qui soit bon pour eux. Bush s’en est sorti assez bien pendant un temps avec sa promesse de ne tenir compte que de l’intérêt des Américains, sans nullement se préoccuper de l’intérêt des autres peuples. Une majorité d’Américains peut vivre confortablement dans cet état de fait – jusqu’à un certain point. Mais nous en sommes arrivés à un moment où les Américains se sont sentis abandonnés du reste du monde – haïs, même. Beaucoup en ont conçu une culpabilité honteuse. Ce désintérêt profond pour les autres peuples fait le déshonneur de l’Amérique. Obama, l’homme mondialisé, l’homme multicolore, est l’occasion pour l’Amérique de se guérir quelque peu de ses penchants isolationnistes. Sa nouvelle présidence apparaît comme un défi lancé au monde peut-être (à l’Europe plus particulièrement, même si ses problèmes d’intégration sont d’une autre nature), mais avant tout à l’Amérique : le nouveau président a bénéficié largement du vote de la partie la moins bien intégrée de la société américaine – les « Africains-Américains » – et il va sans dire que son élection, qui n’aurait pas été possible sans le soutien de ce qui reste encore la plus grande part du peuple américain, les blancs, vaut comme une source d’inspiration extraordinaire pour tout le pays. Au fond, rien ni personne ne pourra enlever à Barrack Obama d’être parti de rien, et d’avoir eu le culot dans une Amérique encore raciste d’oser se lancer dans une course tellement improbable et d’avoir conquis en deux ans le cœur de nombre d’Américains. Comment, ne serait-ce qu’au niveau personnel, ne pas y voir une parabole exemplaire ? Barrack Obama, c’est la fin du Même et l’avènement de l’Autre au pouvoir.
Propos recueillis et traduits par Jonathan Thunin
(1) Et ce, manifestement depuis la tentative d’impeachment du président Clinton, à l’époque considéré comme le « président des minorités ». NDLR
(2) Plutôt considérées comme acquises et même intériorisées sous l’ère Clinton. NDLR
* Stephen Holmes est professeur de droit à la New York University School of Law ; il est l’auteur notamment de « Benjamin Constant et la genèse du libéralisme moderne » (PUF, août 1994), et (pas encore parus en français) « Passions and Constraint : On the Theory of Liberal Democracy » ; « The Anatomy of Anti-Liberalism » ; « The Cost of Rights: Why Liberty Depends on Taxes » ; et plus récemment « The Matador’s Cape: America’s Reckless Response to Terror » ; ainsi que de nombreux articles.