R2M articles – 5 – une idéologie du travail ? (chap. 1)

A PROPOS DU FILM VIOLENCE DES ECHANGES EN MILIEU TEMPERE

à l’occasion de la sortie en octobre 2006 du livre de Vincent Petitet, “Les Nettoyeurs”, Glutinumundi propose un entretien (initialement destiné à être publié par la Revue des Deux Mondes) avec l’auteur du film “Violence des échanges en milieu tempéré” qui fait comme un écho au livre. A moins que ce ne soit dans l’autre sens. On peut lire l’un, regarder l’autre, et de ce fait avoir une idée claire de ce qu’on entend aujourd’hui par “réussir sa vie”, à quels chrames on succombe quand on accepte de soumettre sa vie à la domination des autres… quand d’autres parlent de “droit à la paresse”. Il ne s’agit pas de dénoncer le management, mais l’expression idéologisée du management qui agit comme un “script” sur ceux qui le pratiquent et le prônent. Comme art de gouverner les hommes, le management, dans son expression la plus idéologique, gouverne d’abord ceux qui le pratiquent, et s’inscrit dans leur esprit, leurs gestes, leur corps.

Voici l’article issu de notre entretien, intégralement.

par Jean-Marc Moutout

propos recuillis par Martin Briars & Jonathan Thunin

 Quels motifs vous ont-ils poussé à tourner « Violence des échanges… » ? 

D’autres que moi auront été tentés de traiter du monde du travail, comme par exemple Laurent Cantet avec « Ressources humaines ». Mais les motifs ne sont pas les mêmes. On dit, parfois trop facilement, que les Français n’aiment pas travailler ; il est sans doute plus pertinent de dire qu’ils s’interrogent sur le sens du travail. Dans « Violence des échanges… », je prends prétexte d’un monde qui me semble cristalliser à lui tout seul les valeurs, les forces et les contradictions qui sont propres au travail aujourd’hui pour interroger ensuite mon rapport au travail, à ce genre de travail que la société tend à poser comme modèle. Mon film est donc, même s’il n’y paraît pas de prime abord, plus introspectif que social. 

Ce monde dont je parle est celui des consultants. J’y raconte l’histoire d’un jeune diplômé recruté par MacGregor Consulting qui fait ses premiers pas dans le monde du travail. La réalité et la dureté de ce monde se révèlent dès sa première mission : établir le plan de restructuration d’une entreprise moyenne de production pour la préparer à son rachat par une entreprise norvégienne. Le plan comprend l’inévitable licenciement de 80 personnes – inévitable car MacGregor Consulting est une société (américaine) qui suit la logique du marché à la lettre : une usine tourne avec x employés, pas x + 1, telle est la devise. 

Les choses étant ce qu’elles sont, il ne s’agit ni de dénoncer, ni d’être un « anti » à tout prix, mais bien plutôt de connaître quelle position on peut avoir dans un tel contexte. 

Le film met en scène ce cas de conscience : accomplir cette mission en en récoltant les récompenses – les voitures, les sorties chères, l’argent et le pouvoir… bref, tant de signes pour montrer qu’on fait partie du cercle des héros. Et ce, contre la vie en famille que lui promet Eva (interprétée par Cylia Malki), sa petite amie qui le prévient de son désaccord avec la voie sur laquelle il s’engage. Il lui répond : « Ce n’est pas moi qui planifie les licenciements, je ne suis que les ordres » ;  il sait bien que, de toutes manières, quelqu’un le fera. Un choix faustien alors pour ce jeune homme qui au fur et mesure prend goût à l’ivresse d’accéder à ce qui à d’autres est refusé. C’est un choix cruel comme la perte de l’innocence pour ce personnage issu d’un milieu plutôt modeste. Il pense en effet : « Pourquoi abandonner maintenant une carrière prometteuse, l’aventure exaltante d’un travail qui me transformera ? Pourquoi avoir fait tant d’études pour en perdre les gains maintenant ? » 

En effet, Philippe n’est pas sorti d’une Grande Ecole et son dossier est « mauvais » ; cela attire l’attention de son chef qui veut en faire son émule. Cette situation rend le dilemme de Philippe d’autant plus aigu ; mais il est aussi plus vulnérable à la tentation. Son personnage n’est pas un « héritier », pour reprendre le terme de Bourdieu ; au contraire, il est représentatif d’une classe moyenne qui a une morale, une sensibilité républicaine socio-démocrate, judéo-chrétienne… mais qui n’est pas politisée et dont les préceptes d’éducation et de réussite sont primordiaux. Le personnage est déchiré entre la tentation de préserver son confort familial et modeste, par quoi il pense : « Je ne veux pas être un tueur, je ne suis pas un méchant garçon, je ne veux de mal à personne » et l’ambition de la réussite que cette même éducation lui a inculquée.  

Il se fait piéger, en quelque sorte ? 

Il est pris dans une sorte d’engrenage, mais il y a aussi sa responsabilité. Il a toutes les clefs en main. Il a le choix, il est lucide. Pourquoi, en effet, autant de jeunes Français veulent-ils faire ce genre de travail ? Ils passent beaucoup de temps à se préparer et dépensent parfois beaucoup d’argent pour passer des concours, pour entrer dans une grande école, finalement dans un système qui attend d’eux qu’ils mènent ce genre de mission. Ce n’est pas propre à la France ; il y a  des écoles de commerce partout. C’est valorisé, c’est normal. Quel est le père, ou la mère, qui dira : « Non, mon fils, tu ne seras pas patron ; ne fais pas HEC, c’est terrible ! Garde tes états d’âme, qu’ils te préservent d’une carrière dans le commerce ! » 

L’idée qu’on se fait de la réussite y est pour beaucoup. Il faut faire des études et viser le plus haut possible dans l’échelle sociale. Si vous êtes étudiant dans une école de commerce, le consulting est vu comme l’endroit où il y a les plus gros salaires après la banque d’affaire… Philippe, comme la plupart des jeunes gens de son âge, est conformiste. Il fera ce qu’on lui demande de faire ; il croit faire un choix, celui de l’ambition et de la réussite, mais il ne fait que prendre la voie d’un succès très balisé. Il n’y a ici pas d’idéologie ; peut-être on dénoncer une manœuvre, mais je ne crois pas que les gens optent forcément consciemment pour le libéralisme, pour les valeurs du capitalisme financier. Ce faisant, tout le monde n’est pas comme Philippe : lui se pose encore des questions. Certains trouvent tout à fait normal qu’il y ait une hiérarchie… des « winners » et des « losers ». Qu’au fond, il revient à chacun de se donner les moyens de réussir. Que les chômeurs sont des fainéants. Que si moi j’y arrive, pourquoi les autres n’y arriveraient-ils pas ? Les gens ont ce qu’ils méritent. 

Faut-il y voir l’influence des valeurs protestantes, dominantes en Amérique, par opposition à la tradition catholique d’attention donnée aux pauvres ?  

La culture de l’argent n’est pas l’exclusivité des Etats-Unis ; il y a des protestants qui ne sont pas capitalistes ; et la France n’est pas le pays de l’utopie égalitaire… On le voudrait parfois, et une majorité de gens surprend les pouvoirs établis à voter NON à la constitution européenne. En fait, il y a en France un hiatus entre ce libéralisme économique et la tradition politique française ; il n’y a pas ce hiatus-là en Amérique où le système politique correspond exactement aux valeurs véhiculées par le système économique, et inversement. C’est pour ça qu’il y a encore de la « résistance » en France – en fait une incompatibilité des valeurs politiques et économiques. On voit dans le film, chez Janson, la figure du grand-père contremaître (interprété par Olivier Perrier) qui incarne une forme de résistance en refusant de collaborer avec Philippe dès le départ ; Eva présente aussi une forme de résistance en proposant un autre style de vie, plus humain à ses yeux. Ce sont des gens (en particulier le syndicaliste paternaliste) qu’on ne verrait peut-être pas émerger dans l’Amérique d’aujourd’hui, où il y a certes un Michael Moore par exemple, mais il est très politique, alors que ces personnages appuient leurs vues sur un héritage culturel et historique qui n’existe pas aux Etats-Unis. 

L’image de Philippe à côté d’un ouvrier, en train de chronométrer ses mouvements, peut encore avoir pour le spectateur français quelque chose d’effrayant, d’oppressant, de violent – mais c’est la réalité de ce système qui cherche en permanence à réduire les coûts et optimiser les bénéfices. Les premiers concernés se reconnaissent dans le personnage de Philippe ; à l’occasion d’un débat avec les étudiants en économie de Dauphine, je me suis rendu compte qu’ils connaissaient ce dilemme : d’un côté connaître les règles du jeu pour progresser, servir le système pour en tirer le meilleur parti, de l’autre préserver sa posture morale, ne pas céder à la tentation d’un égoïsme inconscient.  

L’argent ne doit pas pouvoir tout acheter, encore moins la moralité des gens. Et pourtant, Philippe finit par oublier ses scrupules alors qu’au début il a un cœur et il est révolté par la façon dont cette femme (Eva) est pelotée par un passager dans le métro ; c’est son intervention qui initie leur amitié. Un an plus tard, il est l’acteur d’une violence comparable, à laquelle il consent finalement, quand il interroge les employés, les chronomètre, les mesure… et coupe les têtes. 

Vincent Petitet parle de l’importance du corps du consultant, d’avoir un corps parfait ; le consultant porte sur lui les stigmates du succès. Y a-t-il de cela dans le choix de Jérémie Reignier, ou bien de Laurent Lucas ? 

Jérémie Reignier incarne, au-delà de sa jeunesse, le maintien, une prestance. Et son chef, Hugo Paradis (interprété par Laurent Lucas) est aussi, dans sa représentation, quelqu’un de svelte, d’habile – il incarne la vitesse, le sport, il est séduisant, sûr de lui. Le choix de la barbe au départ visait à marquer une différence d’âge – et après il s’agissait de lui donner une allure branchée, un peu moderne, mais d’un coup cet aspect viril accentue son air diabolique… C’est lui qui tente Philippe en le laissant conduire sa BMW, qui le traite de « petit morveux » quand il se pose des questions sur sa capacité à établir le plan de licenciement. 

On voit Philippe progresser dans le film : en prenant confiance en lui, il se redresse, il se tient droit. A la fin, il ne fait pas un salut fasciste – il lève son verre en faisant corps avec tous ces autres consultants au succès de leur entreprise, clamant à l’unisson la devise « Work hard, play hard ». En fait, il s’agit d’une caricature qui reste dans l’ordre de la fiction, mais je ne pense pas trahir la réalité. Pour le film, j’ai pu enquêter, rencontrer les représentants de grands cabinets américains, bien que pénétrer leurs secrets soit difficile. Personne n’a le droit de suivre un consultant junior en mission, et eux-mêmes ont peur les uns des autres : ils sont notés, mesurés, jaugés en permanence. Même leur bible interne, les règles de travail qu’ils appliquent à eux-mêmes avant de s’en servir pour juger autrui, ils ne vous les donneront pas. La hiérarchie, l’ordre et le secret ne sont pourtant pas ce qu’il y a de plus « libéral ».  

Les consultants dans le film se croient « libéraux », dans la mesure où ils s’imaginent dans un certain monde de démocratie où les règles du marché s’appliquent partout. Contrairement à eux, je ne crois pas que démocratie et marché soient fongibles l’un dans l’autre ; mettre le marché partout, c’est l’inverse de la démocratie. Le « libéralisme » ici est une coquille vide ; ce que je constate,  c’est le progrès des inégalités. Ce libéralisme-là ne rend pas l’homme plus libre, je pense au contraire qu’il est un moyen de le soumettre à des conditions de plus en plus dures. La figure du consultant m’intéresse à cause de cela, parce qu’il est victime et instrument de ce discours. En le regardant de plus près, on met à jour une partie des contradictions qui nous traversent. 

Quant aux employés de l’entreprise Janson, présentée plus ou moins comme une structure paternaliste, ils ne sont pas plus libres. Je ne défends pas ce modèle d’entreprise Janson à l’ancienne non plus. Je rejette cet angélisme de la petite entreprise où tout le monde serait heureux. Ce sont des gens ordinaires, par contraste avec « l’élite » des consultants, et leurs réponses aux interviews montrent qu’ils ont la vie dure, qu’ils sont un peu dépassés. Ensuite, il y a un rapport au travail qui manque de perspective : l’entreprise est leur mère nourricière ; il faut bien vivre. Ce que je refuse, au fond, c’est la sublimation du monde ouvrier qu’on retrouve sous une certaine forme dans le film de Laurent Cantet.  

Philippe incarne-t-il cette peur dont les gens ont fait un réflexe d’être un « maillon faible » ? 

Il y a une exploitation des uns par les autres, et nous, classe moyenne occidentale, nous croyons pouvoir profiter de tout cela. Tant que nous l’érigeons en règle du jeu, nous acceptons logiquement l’inégalité et l’exclusion de l’autre. Les jeux de télé-réalité nous incitent à nous débarrasser des plus faibles – et nous préparent à être exclus aussi. 

En avoir conscience et critiquer cet état de fait ne donne pas de solution – c’est le grand problème, dit-on, de mon film. Quand je vois quarante comédiennes pour un rôle, j’en choisis une. Donc le choix et la sélection existent tout le temps. Mais à partir de quand cette sélection devient-elle un problème plus politique et plus large ? Je ne suis pas responsable s’il y a trop de comédiens pour un rôle. L’entrepreneur vous dira la même chose – j’ai besoin de x employés, pas de x + 1, et j’ai mes commandes en baisse… 

Quel est le rôle des femmes dans le film ? 

Eva est une forme de conscience plus intègre, moins compromise, plutôt affective et humaine. Ce n’est pas parce que Philippe vire des gens qu’elle le quitte ; elle le quitte parce qu’il s’est transformé, il n’a plus le même rapport avec elle. En décidant de finir sa mission chez Janson, il envisage les rapports dans le sens dominant-dominé, et il veut faire d’elle l’instrument de son pouvoir. Ce que nous voulions dire, avec Olivier Gorce le co-scénariste, c’est que ce que vous faites au travail vous transforme aussi dans votre vie. Ainsi, Philippe transforme Eva en objet. Dans le film, les femmes de certains consultants ne sont plus des femmes, mais des objets qui viennent avec le statut. (Marine, elle, n’est pas une femme-objet parce qu’elle est elle-même consultante). Hugo Paradis donne à Philippe sa femme pour danser, comme il lui laisse le volant de sa BMW. 

Enfin il y a Suzanne Delmas (jouée par Martine Chevalier), le directeur des Ressources Humaines chez Janson, une femme qui a réussi dans le monde du travail. Pourquoi n’a-t-elle pas dénoncé le rachat ? Pour la même raison qui fait que Philippe mène sa mission jusqu’au bout. Ce sont des gens en poste et qui sont construits par le travail. Elle est haut placée dans la hiérarchie de l’entreprise. Elle fait le choix de la responsabilité professionnelle. Et du fait de ses responsabilités, elle est au courant du contrat qui est en cours, elle essaie de tempérer les conditions du rachat, mais elle ne va pas jusqu’à le dénoncer. Peut-être même serait-ce pire ? Est-ce qu’elle peut porter la responsabilité d’une dénonciation dont elle méconnaît les conséquences ? Les effets d’une dénonciation pourraient s’avérer pire que le silence qu’elle décide de garder. On lui demande de remplir un contrat et c’est cette incapacité de le dénoncer qui la rongera, mais qui fait que le système a raison de sa conscience. 

Le licenciement est présenté comme une fatalité, quelque chose d’incontournable. Mais au bout du compte, c’est aussi un choix, d’où la scène de la fin où elle boit, elle est défaite et elle se dit : « Peut-être que j’aurais dû réagir », et ce que lui dit le contremaître : « On aurait pu se battre ». 

Comment les gens ont-ils réagi dans les débats à la sortie du film ? 

En réalité, il y a beaucoup de rachats et de fusions qui se passent plutôt en douceur parce que les gens y arrivent – mais j’y vois un mélange de fatalité, de subordination, de résignation, et je me demande à quel point ce n’est pas le résultat d’une manipulation. Dans le documentaire (« Par ici la sortie », qui complète le film dans son édition en DVD) il est montré qu’une forme de langage commun est effectivement rentré dans la logique des salariés. Lors du débat à Chartres, dans l’usine où le film a été tourné, les ouvriers sont d’accord pour dire que le consultant fait sa part de travail, qu’il n’a pas le choix, que plus personne n’a le choix. La peur, la menace portent leurs fruits ; on ne parle pas de terreur mais de règle économique. Que faire contre la crainte de perdre son travail ? De voir l’usine fermer, lorsqu’une main d’œuvre plus docile et moins chère attend son tour ? Tout le monde connaît ces craintes, les classes moyennes, les cadres, les patrons y compris. Je trouve juste terrifiant que les ouvriers soient à présent les premiers à ne voir pas d’autre solution possible, parce que « le jeune (Philippe) fait son boulot comme les autres », et que comme eux il doit se résigner à mener sa tâche jusqu’au bout, quelles qu’en soient les conditions. 

Dans les débats, ce qu’il ressort, c’est que « Philippe n’a pas le choix ; il faut qu’on fasse comme ça et on fait comme ça – comment faire autrement ? ». On entend aussi que : « Si ce n’est pas moi, ce sera un autre qui le fera. » Tout se passe donc comme s’il n’y avait pas de solution de rechange. Dans le film, j’ai voulu montrer comment les gens vivent avec ce système. Je n’ai pas de réponse économique et politique toute faite, puisque dans une économie de marché comme la nôtre les gens se façonnent et se structurent les uns par rapport aux autres dans le travail. Le film n’a pas vocation à montrer la voie vers un monde meilleurs. Je montre les stratégies de résistance chez certains personnages comme Éva ou Adji, le chef cuisinier chez Janson (interprété par Samir Guesmi), qui sont en-dehors ou au-dedans du monde du travail et qui restent des personnes à valeurs morales fortes. Il existe des postures critiques, qui sont aussi des choix de vie, mais il faut savoir composer avec la réalité. Or Eva ou Adji incarnent des positions assez justes qui valent la peine d’être montrées ; ce monde heurte leurs attentes morales sans qu’ils puissent changer les choses au fond. Des consultants le reconnaissent : « Oui, c’est vrai que ça se passe comme ça, mais… le film ne nous montre pas comment faire autrement ». C’est ça : je montre comment ça se passe, et non comment il faudrait que ce soit. 

Le personnage de Philippe a-t-il réussi à la fin du film ? On le voit descendre d’une voiture avec une jeune fille et s’installer sur une plage bondée de vacanciers. 

C’est à vous de décider. Aimeriez-vous être à sa place ? La scène sur la plage est l’occasion de se rendre compte de tout ce cheminement qui l’aura amené là auprès de cette nouvelle jeune fille. Tous ces efforts pour se distinguer, appartenir à la race des maîtres – sans doute pour n’être autre que très normal, finalement. En miroir de cette scène, dès le début du film, les images emmènent le spectateur d’une plage bondée à un métro bondé, comme pour résumer cette façon que nous avons de vivre aujourd’hui : le monde du travail, le métro qui vous y amène, la plage dont on rêve. Il faut y voir un conditionnement de vie très fort et c’est parce qu’on s’acharne au travaille qu’on va sur la plage se payer des vacances. Je reconnais qu’il a une jolie fille dans les bras – mais certains me diront : « Tu n’as pas assez puni ton personnage ». Moi, je ne trouve pas.    

2 Comments

  • Je découvre un peu tard cette interview.
    J’ai juste une question à propos de la phrase suivante : « L’image de Philippe à côté d’un ouvrier, en train de chronométrer ses mouvements, peut encore avoir pour le spectateur français quelque chose d’effrayant, d’oppressant, de violent – mais c’est la réalité de ce système qui cherche en permanence à réduire les coûts et optimiser les bénéfices. »
    Ma question, c’est : lorsque Jean-Marc Moutout tourne ou monte ses films est-ce qu’il chronomètre ses scènes ?
    Merci.

  • Une question en forme de miroir, donc, une sorte de renvoi d’ascenseur ! Je ne peux pas répondre à la place de JM Moutout, et pourtant dois bien reconnaître qu’il n’y a pas de travail cinématographique sans formes ni longueurs précisément montées, agencées, rythmées. Donc, oui, j’imagine bien une sorte de “chronométrage”. Mais les mêmes termes doivent-ils produire les mêmes effets dans des situations aussi différentes ? Si le travailleur chronomotré dans le film devient dans votre question le spectateur de l’histoire filmée, et le consultant le réalisateur du film, je ne vois pas pour autant comment l’aspect effrayant de “la réalité de ce système” puisse s’appliquer pareillement à l’expérience du spectateur ! Les chronométrages du réalisateur sont narratifs, ils se justifient par la forme qu’il veut donner à son histoire ou par l’effet qu’il veut produire sur le spectateur, pas par la recherche permanente de réduction des coûts économiques ! Enfin je dirai même, quoique m’avançant un peu car je ne suis pas JM Moutout, qu’il revient à l’artiste de laisser parler la matière, laisser agir le propos de lui-même, puisqu’à bien l’entendre c’est à elle, la matière du propos, de dicter le sens de sa durée propre, car le réalisateur ainsi à l’écoute se garde de s’imposer pour la couper, l’étirer (pourquoi faire long quand court est suffisant ?) ou la contraindre (pourquoi faire court quand la matière parle longuement ?).


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