élections présidentielles aux Etats-Unis :
LE TRIOMPHE DE L’AMERIQUE IRRATIONNELLE
[article paru dans la Revue des Deux Mondes, « Villes futures », janvier 2005]
par Stephen Holmes (*)
Comment interprétez-vous le résultat des dernières élections présidentielles américaines ?
En 1998, à l’époque du zippergate (l’affaire Monica Lewinski), j’avançai la thèse d’un coup d’Etat fomenté par les républicains pour s’assurer au Sénat, traditionnellement blanc, une position durable dans une Amérique aux minorités de plus en plus nombreuses, et dont le président Clinton avait la faveur. La démographie changeante allait normalement renverser les équilibres traditionnels des institutions politiques américaines, ce pour quoi les républicains devaient se décider d’agir, dans la peur de perdre le pouvoir, l’influence, et dans la hâte de les voir grandir. Bill Clinton s’en est sorti malgré tout, échappant de peu à l’impeachment qui l’aurait destitué et aurait donc donné raison à ceux qui l’accusaient de mensonge au peuple américain ; et après lui George W. Bush ne s’est pas fait élire avec une majorité éclatante… Tout n’était pas joué.
Maintenant, je peux dire que l’Amérique a tourné une page majeure de son histoire. La majorité dont les républicains disposent au Sénat leur donne la masse critique dont ils avaient besoin, un bel avantage qu’ils vont s’appliquer à utiliser pour épuiser les ressources des démocrates, leur raison de vivre et de se battre. Ils vont s’attaquer aux modes de financement et à la sociologie qui les soutient, en s’en prenant aux lawyers spécialisés dans la défense des minorités par exemple, en rendant caduque le projet démocrate de sécurité sociale (à l’européenne), en réorientant les allocations des sociétés de protection sociale et d’assurance-maladie… Ils veulent créer un système dans lequel exprimer son soutien aux démocrates n’a plus lieu d’être, voire peut s’avérer coûteux.
Ce qu’on peut dire dès aujourd’hui, c’est que la bataille sera plus facile à gagner sur ce front-là que contre le terrorisme international. Vu d’Europe, on prend certainement à cœur les positions du gouvernement américain lorsqu’il s’agit de terrorisme international. Vu d’Amérique, c’est aussi un prétexte : la vraie bataille est dans l’arène politique – et l’avantage est aux républicains.
Quant aux autres, ceux qui ne partagent pas leurs idées, la route s’annonce longue et douloureuse.
Avec John F. Kerry, il y eut un vague espoir ; les Européens ont peut-être pris leurs désirs pour des réalités ; il n’empêche, vu d’Europe, on a l’impression que le candidat Kerry fut le plus européen des candidats que l’Amérique n’ait jamais eu. Il s’est bien gardé de s’en vanter – mais cela a peut-être joué en sa défaveur ?
Il est sans doute plus juste de dire que George W. Bush fut le moins européen et que, par effet de contraste, John F. Kerry ne pouvait apparaître que très européen. Le discours de George W. Bush a plus de chances de heurter l’entendement européen, tandis que celui de John F. Kerry est internationaliste – il dit : « Le monde est dangereux, alors le manque de coopération entre l’Europe et les Etats-Unis peut nous être fatal » ; lors des débats qui l’ont opposé à George W. Bush, il en a clairement appelé au « multilatéralisme » et a invoqué le nom de « nos alliés ».
Lors de la première guerre du Golfe en 1991, on était dans l’euphorie qui s’ensuivit de la chute du Mur de Berlin et qui dura jusqu’à l’effondrement de l’URSS ; à ce moment-là, Saddam Hussein fut bien une menace aux yeux de la communauté internationale – mais il ne fut pas reconnu comme tel en 2003 par la plupart des Européens. L’ironie est que le désastre dont Bush s’est rendu responsable en Irak fait de l’Irak un vrai danger pour le monde. Les prix du pétrole peuvent avoir des effets dévastateurs aussi bien pour les Européens, les Chinois, que les Américains eux-mêmes. C’est une guerre que les Américains, seuls, ne peuvent pas gagner ; mais si nous quittons la région, qui est encore tellement instable, nous allons droit à la catastrophe. Toutes ces considérations font de la coopération une option souhaitable.
Une société militairement faible aura tendance a sous-estimer l’importance des problèmes qui ne peuvent pas être résolus par des moyens civils uniquement ; il est tout aussi vrai qu’une société militairement puissante aura tendance a surestimer l’importance des problèmes qui ne peuvent pas être résolus par des moyens militaires uniquement. L’administration Bush a eu tendance à traiter de problèmes que l’emploi des armes pouvait résoudre directement. Du moins c’est ce qu’on a cru, car là aussi les armes ne pouvaient pas suffire. Or, il est évident que la prolifération nucléaire, sujet qui a moins préoccupé l’Administration, ainsi que le terrorisme international non étatique (parmi d’autres), sont d’importance primordiale pour notre sécurité alors même qu’ils ne peuvent pas faire l’objet de l’emploi de la force au sens où le Pentagone l’entend. Dans la rivalité qui oppose Pentagone et Département d’Etat, c’est la vision du Pentagone qui l’a emporté. Mais l’unilatéralisme est un dangereux non-sens dans le domaine de la lutte contre le terrorisme.
Dans le débat qui l’opposait à son adversaire, George W. Bush s’adressait à lui en ces termes : « Quoi ?! Mais ce n’est pas sérieux ! Vous allez parler aux Européens, vous allez travailler avec eux ? Avec les Français ? Allons, l’Amérique est indépendante, l’Amérique est forte, elle n’a nul besoin des Européens. » Mais en fait, rien n’est plus faux : jamais l’Amérique n’a eu tant besoin d’importer du pétrole, jamais elle n’a eu tant besoin d’investissements étrangers pour financer sa dette colossale. La souveraineté de l’Amérique, au centre de la rhétorique de Bush, est un mensonge.
Les propos que vous tenez ne sont pas choquants pour un lectorat européen. La première fois que George W. Bush fut élu, personne ne savait trop à quoi s’attendre. En revanche, ce deuxième mandat, quoique prévisible si l’on s’en tient aux avis des spécialistes, appelle à s’interroger sur les motifs du vote républicain, qui l’a emporté sans conteste.
Je parle des « Européens » en général. C’est assez normal pour un Américain. Néanmoins, conscient des différences qui font l’Europe, je m’inscris en faux contre l’idée (que je respecte quand elle vient d’Européens convaincus) que les Européens ont nécessairement entre eux plus de valeurs en partage qu’ils n’en ont avec les Américains. A moins que les idées des républicains résument à elles seules ce que sont les valeurs de l’Amérique… Les voix qui ont donné leur préférence à George W. Bush renvoient à un choix de civilisation. L’incertitude dans laquelle nous vivons, et qui fait la consistance même du monde actuel, a été ici déterminante. La manière dont une société va accepter ou ne pas accepter cette incertitude a des incidences dans tous les domaines de la vie sociale. L’Ohio a fait peser la balance définitivement en faveur du candidat républicain – or c’est un Etat aux performances économiques faibles, avec de la pauvreté et du chômage, où voter contre le mariage des gays et l’avortement c’est voter pour des certitudes dans un monde incertain. De manière plus générale, les Etats rouges (majorité républicaine) sont justement ceux à la densité la plus faible. Les Etats bleus, sur les côtes Est et Ouest, sont ceux les plus exposés aux flux du monde extérieur. C’est donc les moins urbanisés, les moins exposés qui ont voté pour George W. Bush, croyant qu’il les protégerait de ce qu’ils ne connaissent pas.
Bien sûr, l’onde de choc du 11 Septembre y est pour quelque chose. Etrangement, il faut reconnaître aussi que les Européens ont été choqués – en fait, vous avez montré moins d’émotion à la suite de l’explosion du 11 mars 2004 à Madrid. On dit volontiers que les Américains n’ont pas l’habitude d’être attaqués sur leur propre sol – ceci a pour corollaire que les Européens n’ont pas l’habitude de voir les Américains attaqués sur leur propre sol ! Une fois encore, on voit que les raisons d’une coopération plus poussée devraient aller de soi.
L’impact majeur du 11 Septembre fut de frapper la conscience américaine d’une évidence – d’une évidence dont l’Europe s’accommode depuis longtemps déjà : que le monde existe en-dehors de chez soi, qu’il y a une vie, d’autres consciences au-dehors. Mais ce monde-là est très compliqué… Le terrorisme, la prolifération nucléaire nous obsèdent autant que nous voudrions les ignorer. La tactique des républicains fut de dire : « Regardez ce démocrate – ce type va vous expliquer combien le monde est complexe – quatre ans de complexité ? C’est ce que vous voulez ? Non, il vaut mieux voter républicain. Faites comme moi, je vote pour la simplicité. » Il n’y a rien de plus rassurant. On ferme les yeux sur le déficit énorme. Ben Laden court toujours (alors que sa capture fut l’une des raisons invoquées de cette guerre). Et nous tuons des gens qui ne nous ont rien fait. Et l’Amérique saigne. Mais beaucoup d’Américains pensent que ce que nous faisons est noble – Abu Ghraib a été évacué de leur conscience. Quant à moi, je n’hésiterai pas à utiliser le terme d’autisme pour décrire la situation.
On connaît l’étonnante capacité qu’a l’Amérique de rebondir. En France, on admire souvent son aptitude à l’autocritique, parfois très rapide, pour tirer le meilleur d’une expérience, même désastreuse. Pendant la Guerre Froide, on a vu aussi sa tendance à la paranoïa, justifiant la traque compulsive d’ennemis fantasmés, intérieurs ou extérieurs.
La critique rapide est une manière de s’amender à bon compte, puis d’oublier plus vite encore. En politique, ces mécanismes s’apparentent à l’amnésie. C’est ce qui s’est passé avec Abu Ghraib. Le Vietnam, au lieu de rappeler à l’Amérique ses errements, a plutôt joué comme référence aux années hippie, associées au laxisme et au pacifisme, au détriment de John F. Kerry. La finesse de Karl Rove, stratège de la campagne du candidat Bush, a été d’accoler à l’adversaire tout ce qu’on pouvait justement reprocher au président sortant lui-même, qui en effet ne fut jamais soldat.Dans le cas qui nous occupe, la comparaison avec le maccarthysme a ses limites : à l’époque, c’est la peur de l’infiltration, en écho à la politique de containment, en fait la peur de la conversion par contagion, qui donnait au mouvement son momentum. Ici au contraire nous avons un président sortant qui nous dit : « Kerry n’est pas un homme. Il appelle une conférence quand moi j’appelle les Marines. » Je ne l’analyse pas autrement que comme une tactique destinée à s’attacher la loyauté des rangs de la peur. Mais l’objet de cette peur est extérieur. Ainsi, quand le monde voit en l’Amérique une pulsion impériale, il se trompe. Les gens ici n’ont pas faim de monde – ils en ont peur. Ils pensent : « On peut se passer du monde – c’est plein d’étrangers. »
Toutes les distinctions qu’ils savent faire sont de l’ordre de l’homo et de l’hétéro. Au-delà, ils ne savent plus. Quand ce genre de distinction se drape dans les replis de la religion, les préjugés deviennent difficiles à déloger. C’est une religion de certitudes que les gens recherchent, non pas une religion du sens spirituel. De fait, je connais peu d’endroits dans le monde où le fondamentalisme puisse trouver à s’épanouir : certains pays de l’Islam, Israël, et les Etats-Unis. Dans le Bible Belt, on a assisté à une alliance de fait de la hiérarchie catholique, de l’Eglise évangélique et des partisans du Likoud ; ensemble, ils ont prononcé cette fatwa qui aura été fatale au candidat Kerry. Au cœur de l’Amérique, il y a des guerres d’un autre âge, qui façonne les esprits comme nulle part ailleurs. Les créationnistes y cherchent à imposer leurs vues ; la religion le dispute au séculaire, le prémoderne au moderne, et on y croit à la croisade contre le jihad.
L’Amérique peut bien être le pays de la modernité par excellence – mais alors c’est l’Amérique des médias, celle de la publicité et des films grand public. C’est l’Amérique qui se vend en Europe, et qui rend encore plus difficile pour les Européens de comprendre ce qui se passe chez nous. La présence et l’influence de l’Amérique pré-moderne doivent pourtant rentrer en ligne de compte. Le contexte est différent en Europe. Le fondamentalisme n’a pas de prise avec le reste de la société. Quand une jeune fille se fait agresser dans une « banlieue » française, parce qu’elle est à Science Po et qu’elle est d’ascendance marocaine (une de mes étudiantes), il n’y a rien dans le substrat politique français pour donner quelque soutien que ce soit à la manière odieuse et dégradante pour la femme dont ces hommes se rendent coupables. Dans les Etats rouges des Etats-Unis, en revanche, je ne suis pas sûr que ce genre d’acte ne soit pas sans un plus large soutien. De même, les déclarations sur les gays de Buttiglione, quoique prononcées en-dehors du cadre de l’exercice de ses fonctions, ont suffi à convaincre le Parlement européen de refuser son investiture à la Commission du président Barroso.
George W. Bush pense que la religion ne peut pas être une source de problèmes. A l’époque du maccarthysme, on pouvait comprendre que le Mal émanait d’hommes sans dieu. Ben Laden change la donne ; il est une sorte de mélange, mi-Che Guevara, mi-Jésus Christ. Voilà un défi auquel l’Amérique n’était pas préparée – mais je ne suis pas sûr qu’un regain de religion ici soit la meilleure défense contre la montée des fondamentalismes. Au contraire, la situation est très perverse : au lieu de combattre le mal, on grandit avec lui.
Propos recueillis et traduits par Jonathan Thunin (*) Stephen Holmes est professeur de droit à la New York University School of Law; il est l’auteur notamment de « Benjamin Constant et la genèse du libéralisme moderne » (PUF, août 1994), et (pas encore paru en français) « Passions and Constraint : On the Theory of Liberal Democracy » ainsi que de nombreux articles, dont un, consultable sur Internet (http://www.prospect.org/print/V14/4/holmes-s.html), « Why We Need Europe », The American Prospect vol. 14 no. 4, avril 2003, et qui prend position contre la vision selon Robert Kagan d’une Europe du droit et d’une Amérique de la force.