LES ENJEUX DU MONDE A VENIR SE JOUENT DANS L’ARENE MARTIENNE
[article publié dans la Revue des Deux Mondes, « La conquête de Mars », juin 2004]
par Richard Heidmann (*)
Faut-il considérer Mars comme la chasse gardée de l’Amérique ?
Si Mars défraie la chronique ces temps-ci, il n’en demeure pas moins que l’intérêt que la planète suscite n’est pas nouveau. Et il ne s’agit pas que de folklore et de science fiction. Par exemple le CNES (Centre National d’Etudes Spatiales) s’était jadis embarqué dans un programme important de coopération avec les Russes appelé « Mars 96 » où la France avait mis au point une vingtaine d’expériences qui jamais ne furent exécutées – on perdit tout dans la Pacifique.Sans préjuger de cet échec, il faut qu’il y ait eût au préalable un « humus » favorable à ce genre d’aventures, constitué de nombreux laboratoires scientifiques tout à fait acquis à l’idée d’une exploration poussée de la planète Mars. On peut même parler d’une culture martienne, en quelque sorte, qui plonge ses racines dans une tradition astronomique bien établie, et qui commence donc bien avant la conquête spatiale initiée par les Etats-Unis et l’URSS. Ce qui fait la particularité française toutefois c’est l’intérêt pour l’exploration robotique et scientifique. On est loin des perspectives zubriniennes de colonisation, où prédomine l’ambition civilisatrice.Les scientifiques français sont sans doute restés trop longtemps cantonnés dans les strictes limites de leur spécialité ; on n’a généralement pas le goût des grands programmes fédérateurs en France, à moins d’un De Gaulle par exemple pour lancer la recherche dans le domaine nucléaire. Les scientifiques français craignent que de tels programmes absorbent les budgets alloués à leur discipline. Je pense quant à moi que c’est une erreur de perspective, tant il est vrai que les grands projets fédérateurs comme le nucléaire, CERN, l’exploration spatiale… irriguent des domaines entiers de la recherche. Au début des années 70, les missions Vikings aux Etats-Unis ont beaucoup apporté à la recherche en général ; il faut qu’on comprenne en France qu’il en sera de même avec l’exploration martienne.
Comment interprétez-vous la déclaration de George W. Bush en janvier 2004 ?
Bien que semblable dans son intention à celle formulée par son père, qui voulait aussi jouer les Kennedy, la déclaration de Bush fils s’inscrit dans un contexte d’une toute autre nature. Sans nier qu’il s’agit dans une certaine mesure d’un bel écran de fumée, il ne faut pas sous-estimer les conséquences réelles et potentielles que la déclaration emporte avec elle.D’abord rappelons-nous l’accident de la navette Columbia. Le rapport d’enquête qui accable la NASA est sans appel. La navette spatiale n’a jamais eu les vertus qu’on avait vantées pour la faire accepter auprès du contribuable américain : ni sûre ni économique, elle fut un gouffre que seuls justifiaient des intérêts stratégiques en période de Guerre Froide. La NASA absorbe chaque année seize milliards de dollars, dont le tiers est accaparé par les vols habités (navette et station orbitale internationale ISS). Même s’il faut voir dans l’inflexion de la politique spatiale américaine un effet de l’action engagée par Robert Zubrin, chef de file du lobby martien avec la Mars Society, l’accident a largement aidé à mettre fin à une routine dépensière, a permis qu’on ouvre les yeux.Il s’agit donc plus que d’une simple déclaration d’intention. Pour l’instant, ce la se vérifie par une augmentation de 5,6% du budget annuel de la NASA, ce qui n’est pas beaucoup, mais n’est pas rien vu le contexte budgétaire actuel. De plus, on sort enfin de l’orbite terrestre, et c’est historique, mais les projections de la NASA demeurent encore très floues. Le combat aujourd’hui est de montrer que moyennant une démarche rationnelle, il est possible d’emmener l’humanité sur Mars pour un coût raisonnable.Il faut pour cela sortir la NASA de ses pesanteurs structurelles – les Américains disent que l’Agence est « infrastructures-obsessed » ; elle produit de beaux objets technologiques qui font le bonheur des industriels vivant à ses crochets. Il faut ensuite ne pas suivre ce que Bush préconise et qui n’est pas réaliste. Si l’on veut aller sur Mars, pourquoi s’attarder sur la lune, pourquoi perdre un temps et de l’argent précieux ? Le schéma qu’il propose n’est pas assez précis dans sa visée, et cherche à rassurer inutilement le public américain avec sa phase lunaire. De sorte que si l’Amérique s’engageait à le réaliser, elle piétinerait sans jamais l’achever.
On peut voir dans l’inflexion de la politique spatiale américaine des motivations plus profondes, disons de stratégie globale.
L’aspect grandiose du plan Bush masque une tactique d’évitement ; le Américains ne reconnaîtront pas ouvertement que la navette fut un échec. Mais surtout ils ne veulent pas annoncer de front qu’ils changent d’orientation en matière de politique spatiale, et notamment qu’ils vont abandonner le travail commencé avec la station orbitale internationale (ISS). L’Europe en particulier a investi beaucoup dans un module qui finalement n’aura servi à rien. C’est le privilège de l’Amérique que de s’aliéner le soutien et parfois la participation active de partenaires zélés pour ensuite les laisser tomber du jour au lendemain pour d’autres projets.Le vent tourne, et la préservation du leadership parfois oblige à de telles contorsions. Maintenant il apparaît que « quelque chose va arriver », et bien sûr cela devra arriver par l’Amérique. La vérité en matière spatiale est qu’on ne peut pas se passer de l’avance dont disposent les Etats-Unis. Il reste que pour des raisons de domination commerciale et technique dans tous les domaines de la communication – des domaines où les Américains ne peuvent se laisser prendre de vitesse – les grands programmes sont pour eux le moyen nécessaire par lequel ils exercent leur suprématie. D’ailleurs c’était un des fondements politiques de la station orbitale internationale ISS.Ils ne recherchent pas forcément les retombées techniques directes en l’occurrence – car il s’agit plutôt de l’exercice même d’une prépondérance dans des domaines stratégiques que les Etats-Unis considèrent comme vitaux. L’appel à la coopération internationale, un message humaniste – on retrouve là l’emballage habituel qui légitime l’expression de la puissance américaine.
Quelle est désormais la place de l’Europe en regard de ces changements annoncés ?
L’ironie est qu’il existe depuis deux ans déjà un scénario mis au point par l’ESA (European Spatial Agency) connu sous le nom d’Aurora. Le plan Bush rappelle ce scénario à de nombreux égards, avec quelques décalages dans le temps. Mais c’est l’Europe qui a montré le chemin en fait. Le scénario comporte une phase de préparation technologique européenne jusqu’à 2015, ponctuée notamment par la mission d’une sonde biologiste ExoMars en 2009. En 2015 commencerait la phase lunaire, à condition de réunir assez de partenaires extra-européens pour pouvoir continuer. On marcherait à nouveau sur la lune, mais ce ne serait que la répétition générale avant de se lancer à la conquête de Mars prévue pour 2030, 2035. Mais le scénario n’existait encore que sous forme de papier…La déclaration de janvier 2004 devrait jouer un effet d’accélérateur. La réalité à présent est qu’il faut doubler l’effort dans le domaine spatial si l’on veut coller à la roue du leader. Sans quoi nous serions distancés définitivement. C’est pour cela que nous préconisons aussi pour l’Europe un grand programme, qui entraînerait la recherche et l’innovation dans un cercle vertueux de croissance, et donnerait à l’Europe une position d’autorité. Mars n’est ici qu’un exemple – mais le besoin d’un grand élan fédérateur, catalytique, se fait sentir plus que jamais. Il n’y a guère d’autre voie si l’on veut compter dans les technologies de l’avenir. On vend de l’électronique – on n’en fabrique pas. Il en ira de même avec les robots domestiques si rien ne se fait. De formidables marchés existent au-devant de nous, qui peuvent changer le quotidien de tout un chacun.Mais il faut voir au-delà des marchés. On constate dans le monde occidental une chute des vocations scientifiques, des carrières consacrées à la recherche en général. Ce n’est pas un mal exclusivement français malheureusement. Les jeunes préfèrent les carrières commerciales ou financières, plus brillantes, mieux reconnues – plus rémunératrices. Nous vivons en effet dans des sociétés très tentées par le consumérisme, une certaine facilité et limitées dans le court terme. Si nous ne nous lançons pas de grands défis, sans rêve, sans objectifs réalisables, nous courons à notre perte. Un grand programme (spatial en l’occurrence) aurait la simple vertu d’irriguer la recherche, motiver les jeunes, créer un mouvement d’émulation. Si nous cessons d’innover alors qu’ailleurs on continue de nous copier, tout vidés de main d’œuvre que nous sommes par nos délocalisations, nous nous condamnons à la stagnation et au déclin.
Doit-on attribuer à l’exploration spatiale en général, à la conquête de Mars en particulier des vertus salvatrices ?
Depuis cinq, dix ans les agences et les industriels ont cru que le marché avait atteint une telle maturité que la demande en télécommunications allait les porter sur une vague de croissance irréversible, qu’alors ils allaient pouvoir tapisser le ciel de constellations satellitaires, et surtout que l’industrie spatiale allait pouvoir se développer d’elle-même, se passant dorénavant du soutien et des stimulants gouvernementaux, en particulier des programmes d’exploration spatiale, pas rentables en termes commerciaux.Les constellations se sont avérées trop coûteuses, les entreprises ont fait faillite, le marché des lanceurs est très déprimé… et les industriels se rendent compte qu’ils ont besoin de ces programmes pour survivre. Les Etats se rendent compte que s’ils ne financent pas de programmes spatiaux, leur industrie va périr.Quand l’Europe a décidé de se lancer de manière constructive dans les industries aéronautiques et spatiales, il a paru que seul un « espace commercial » n’allait pas suffire. Mais les Américains jouissent d’un avantage : ils dépensent plus de seize milliards de dollars dans le spatial militaire là où les Européens ne dépensent rien. Les fabricants de lanceurs ou de satellites bénéficient aux Etats-Unis d’un effet de masse qu’aucun autre fabricant ne connaît ailleurs. Comment rivaliser avec des entreprises qui pour deux satellites civils commandés en vendent entre trois et cinq aux militaires ?Le traité de l’ESA interdit les dépenses militaires et l’Union pourrait revenir sur cette disposition. En fait tout cela relève d’une prise de conscience très récente seulement. Les Européens le vivent comme un handicap, à l’image de leur difficulté de se constituer en puissance politique. En restant des suiveurs, on peut faire moins cher ce que l’autre a déjà testé à ses frais. C’est comme le GPS – mais l’Europe le fait vingt ans plus tard. Au départ, le GPS est une invention destinée à l’armée, dont les retombées dans le civil dépassent largement les bénéfices militaires. Pourtant, s’il devait survenir une crise entre les Etats-Unis et l’Europe, les Américains pourraient nous priver du jour au lendemain de l’usage du GPS : cette dépendance est intenable, et l’on comprend dès lors que tout cela demeure par nature éminemment stratégique.
Peut-on envisager que ce qui fait rêver l’Occident puisse aussi profiter à d’autres pays ?
La Chine a démontré récemment par des progrès significatifs à quel point l’espace est devenu important pour elle. Explorer la lune avec les Chinois est une chose envisageable. De fait, les Européens parlent de coopération avec la Chine Populaire alors que les Américains continuent de l’exclure de l’ISS pour des raisons de transfert de technologie. Ce petit jeu ne pourra durer. Car la Chine ne lâchera pas le marché, ne serait-ce que pour des raisons de politique intérieure : la réussite spatiale est un ferment formidable du nationalisme et un garant hors paire de la confiance du peuple dans son régime. Donc un jour il faudra bien que les Américains acceptent les Chinois dans les programmes internationaux – et les Européens devront admettre que seuls, ou bien avec la Chine, ou bien encore avec la Russie, ils ne pourront pas aller là où les Américains sont capables de les amener tous.Il y a d’autres acteurs émergents, tels le Brésil ou l’Inde. Le Brésil dispose d’une industrie aéronautique florissante, spécialisée dans les petits avions, les commuters. On pourrait confier des parcelles du programme d’exploration humaine de Mars à de tels pays. Pour comprendre les enjeux, prenons l’exemple d’Ariane : en 1973, la France avait déjà investi dans les lanceurs, mais seule elle ne pouvait développer son projet. En rétrocédant des responsabilités industrielles à l’Allemagne et l’Italie, nous leur avons appris à travailler avec nous, nous avons appris à travailler ensemble. Le résultat aujourd’hui c’est une industrie aéronautique capable de rivaliser avec celle des Etats-Unis. Ainsi de petits pays peuvent tout aussi bien profiter de ce genre de dynamique. Le stimulus d’un programme martien pourrait innerver les industries du monde entier ; Mars doit pouvoir rendre service à tous les Terriens.
Le choix de la conquête spatiale entraîne sans doute une orientation plus scientifique, plus technologique encore de nos sociétés. Croyez-vous qu’on ait besoin de cela ?
La science justifie immédiatement des enjeux sociétaux plus vastes. Mais il n’y a pas plus de risque de dérive technocratique avec que sans conquête spatiale. L’informatique terrestre et les biotechnologies sont bien capables de nous enfermer dans le ghetto des techniques de contrôle. Je vois plutôt dans Mars un moyen libérateur, à l’image des grandes découvertes.Il est vrai cependant qu’on écrit l’histoire de l’humanité dans la grammaire de nos sociétés occidentales – scientifiques et techniques. Mars c’est aussi une formidable occasion de s’interroger sur les origines de la vie, aux formes de la vie dans l’univers. Il est prévu par exemple que l’atterrisseur ExoMars soit pourvu d’un spectromètre de masse un million de fois plus sensible que celui de la sonde Viking. ExoMars ne doit pas détecter la vie sur Mars, mais des traces de la vie prébiotique : effacées sur terre à cause de la tectonique des plaques, elles pourraient avoir subsisté sur Mars où l’érosion est telle qu’un géologue peut y lire jusqu’à 3,6 milliards d’années en arrière. Là se trouve peut-être l’énigme du chaînon manquant qui nous fait passer de la matière inerte à la vie… La science et la technique, dans cette perspective, seraient le moyen de faire partager notre sens du mystère.
Propos recueillis par Jonathan Thunin
(*) Richard Heidmann est ingénieur en propulsion spatiale ; il est président-fondateur de l’association Planète Mars, section française de la Mars Society (www.planete-mars.com).