LA VOIE MARTIENNE
[article publié par la Revue des Deux Mondes, « La conquête de Mars », juin 2004]
par Robert Zubrin (*)
Dans votre livre « The Case for Mars : The Plan to Settle and Why We Must », vous défendez l’idée radicale d’une colonisation de Mars. Il s’agit pour vous d’un devoir, d’une obligation morale.
Coloniser Mars est une nécessité, qui se comprend par le besoin que nous avons de laisser aux générations futures le meilleur avenir possible. Ce n’est pas la science qui nous commande d’envoyer des hommes sur Mars puisque j’y vois un devoir de civilisation. Les raisons scientifiques existent, mais le but ultime est bien le progrès de l’humanité, où la science n’apparaît plus que comme un moyen. Je me reconnais en Leslie White lorsqu’elle dit que la civilisation occidentale consiste précisément en l’accroissement de la quantité d’énergie mise à la disposition de chacun, et en la préservation et l’allongement de la vie humaine. Exactement, le progrès est l’expansion des possibilités données aux expressions de la vie et de la liberté. Mars s’inscrit dans ce plan-là.Bien sûr Mars n’est qu’une étape, une voie à prendre pour investir d’autres mondes, bien plus loin. Cent ans après la découverte de l’Amérique, jamais les hommes partant d’Europe n’auraient imaginé voyager dans les mêmes conditions que Christophe Colomb cent ans plus tôt. La voie de l’Amérique ouvrait en même temps la voie au progrès des transports. L’accélération est telle qu’à peine plus de quatre siècles pus tard nous sommes capables d’envoyer des hommes sur la lune. Je ne vois pas de raisons de nous arrêter en si bon chemin. Mars donnerait un coup de fouet formidable aux transports spatiaux, entre mille autres choses bien sûr, et ouvrirait la voie d’une nouvelle ère comme les Grandes Découvertes l’avaient fait.
Placez-vous le projet d’envoyer des hommes sur Mars dans la suite logique des grands mouvements de l’histoire américaine ?
Ce projet s’inspire de l’esprit des pionniers, créateur et moteur de toutes les grandes civilisations. Un pionnier est quelqu’un qui rend possible, qui rend envisageable quelque chose qui ne l’était pas jusque-là. Je définis la volonté héroïque comme étant la passion d’aller là où personne n’était jamais allé, de construire ce que d’autres jamais auparavant n’avaient construit, et comme étant la cause de ce qui fit de nous, anciennement poignée de tribus subsistant à peine dans la vallée du Kenya, maintenant une civilisation globale riche et variée, aux multiples nations. C’est la même passion qui nous conduira à inclure Mars dans le théâtre de l’existence humaine et à l’étendre au-delà.Le projet d’envoyer des hommes sur Mars n’est donc pas une idée exclusivement américaine. Il en va de l’intérêt de l’humanité entière parce que la transformation de la race humaine en une espèce intersidérale élargira les horizons de l’espoir humain. Certes il revient aux nations occidentales, qui ont les ressources techniques, financières et intellectuelles, d’être les initiatrices d’une exploration humaine de Mars. Il est normal d’attendre beaucoup de ceux à qui il fut donné beaucoup. Et si un nouveau monde doit être ouvert, nous le mettrons à notre portée.
Vous compareriez-vous à Christophe Colomb ?
Colomb a réussi à convaincre un petit nombre de puissants de financer une aventure visionnaire que peu d’hommes raisonnables auraient soutenue. Ce faisant, le navigateur a élargi les perspectives de la civilisation occidentale, peut-être dans une mesure qui jamais encore ne fut dépassée. Qui parviendra désormais à ouvrir les portes d’un Nouveau Monde pourra prétendre même à une plus grande admiration de la postérité ; il aura non seulement fait mieux que rendre une paire de continents accessibles en donnant une planète entière à l’humanité, mais il aura aussi transformé la fortune de tous, au lieu d’une parcelle d’entre nous seulement.Plus concrètement, c’est dans la ligne d’action de la Mars Society que de s’adresser aux puissants de notre pays. Nous avons eu une certaine influence auprès des Sénateurs. Avant notre intervention, l’administrateur de la NASA disait qu’il ne voulait pas d’une direction par objectifs. Sa stratégie était de développer des technologies tous azimuts. Maintenant, la NASA a bien adopté, au moins en principe, l’idée d’une exploration de la lune et de Mars valant comme un but donnant sens aux activités de l’Agence. Mais il reste beaucoup à faire de l’intention au programme pour s’assurer que des hommes fouleront un jour le sol martien.Pour l’instant, je vois toujours la NASA comme le Hollywood de l’exploration spatiale, c’est-à-dire des super productions pas entables qui continuent néanmoins de jouir des bénédictions officielles, tandis que la Mars Society est comme le Sundance Festival – de belles idées originales, sans trop de soutien, qui restent minoritaires. Mais c’est en train de changer ; les meilleures contributions à l’art proviennent généralement de la marge.
En janvier 2004 le président George W. Bush a en effet annoncé son intention d’envoyer des hommes sur Mars. Son attention se porte plutôt sur le problème iraquien pour l’instant et ses enjeux stratégiques. Ne pensez-vous pas que les orientations, disons « terrestres », de l’Amérique aujourd’hui ne risquent pas de faire obstacle à la conquête spatiale ?
Ce n’est pas si simple. Il y a aura toujours des hommes pour s’opposer à la raison et au progrès, et qui sont en guerre avec l’Occident. Je crois cependant qu’un programme d’exploration humaine de Mars aiderait l’Ouest à s’unir autour de valeurs que nous avons en partage ; nous sommes une société tournée vers le libre exercice de la raison humaine et la réussite de notre projet d’ouvrir les cieux à l’humanité ne rendrait que plus éclatantes les promesses que contient la raison humaine lorsqu’elle est désenchaînée. Si nous allons sur Mars, ce n’est pas pour éviter la guerre, mais pour la gagner, par la seule victoire qui vaille et qui ne se conçoit qu’à condition de la liberté de tout un chacun.
L’exploration de Mars par l’homme est peut-être un épisode qui fait suite à la mondialisation en cours aujourd’hui – un processus qui profite plus à certains qu’à d’autres.
La mondialisation et l’exploration humaine de Mars renvoient tous deux aux mêmes aspects de l’histoire de l’humanité. C’est précisément ce niveau de technologie, à l’exemple de l’aviation à réaction, de l’électronique et de la communication par satellite, qui fait de notre monde un monde plus petit, un monde fini. Mon premier jour à l’école, la cours de récréation semblait vaste – j’étais impressionné. Après un certain temps, tout me parut plus petit, et j’étais donc prêt à m’aventurer dans le vaste monde extérieur.Mars est une chance donnée à l’humanité qui grandit. C’est évident ce que Mars peut apporter à une Amérique déjà riche et forte. Mais le défi vaut pour tous d’être à la hauteur d’un rêve où chaque être humain puisse tenir son destin entre ses mains, et faire mieux que subir un monde construit par d’autres. Mars n’est pas ma Terre Promise parce que ce ne sera pas une utopie. Ce sera le lieu où les gens auront une chance de mettre leur courage et leur créativité à l’épreuve, où de nouvelles histoires s’écriront pour venir s’ajouter à l’épopée humaine. Il y aura dans ces histoires de la lâcheté et de l’avidité, autant que de la vertu et de la bravoure, des échecs et des victoires. Tout cela fait le sel de la vie humaine, qui dépasse largement en merveilleux ce qu’elle n’a pas en perfection.
Propos recueillis et traduits par Jonathan Thunin
(*) Robert Zubrin, docteur en physique nucléaire, est président-fondateur de la Mars Society créée en 1998 ; il dirige sa société Pioneer Astronautics, spécialisée dans la recherche et le développement dans le domaine spatial et partenaire notamment de la NASA ; il est aussi membre de la British Interplanetary Society et l’auteur de « The Case for Mars : The Plan to Settle and Why We Must » (Simon and Shuster, 1996), « Entering Space : Creating a Spacefaring Civilization » (Tarcher-Putnam, 1999) et « First Landing » (Ace Putnam, 2001).