Un type me provoque, me lance à brûle-pourpoint : t’es cap’ d’écrire 15 pages sur la vérité ? Je lui dis oui. Et voilà le résultat.
Un homme qui rêve seul, c’est toujours un rêveCent hommes qui font un rêve, c’est une autre réalité
(un poète autrichien)
J’entre dans le bar. Je salue Mireille et le monsieur accoudé sur ma gauche ; commence une discussion, qu’il alimente de sa malice et d’un premier verre qu’il se propose de m’offrir. Ses yeux brillent du plaisir de parler, et une boucle discrète à l’oreille souligne la lueur dans ses yeux. Son air de retraité tranquille s’efface peu à peu à mesure que je découvre un aventurier de la vie, qui me demande tout de go :
QU’EST-CE QUE LA VERITE ?
La boucle d’oreille est du même rouge que le vin rubis dans son petit verre rond à pied. C’est ça la vérité, c’est ce que je dis maintenant ; comme le dictateur, le poète à toujours raison, à sa manière. La question de la vérité, qui la pose ? A qui se pose-t-elle ? Le poète, l’écrivain, le philosophe, l’homme ordinaire ? A tous ?
CE QU’IL FAUT SE DEMANDER QUANT A LA QUESTION DE LA VERITE
Poser la question, c’est prétendre qu’on peut y répondre. Je pourrais dire que je ne connais pas la réponse – et ce serait encore la stricte vérité. Et ce serait peut-être même déjà beaucoup. Mais jouons le jeu – car il y a bien de cela – et ne nous cachons pas derrière les jeux de mots, si tentant soient-ils, en particulier dans le sujet qui nous intéresse. Car il faut bien cela : de l’intérêt, de la curiosité. Sans quoi, pas de recherche de la réponse. Pas assez de courage pour ne serait-ce que songer à gravir la montagne de mon ignorance.
Qu’est-ce que la vérité ? Poser la question, c’est supposer que la vérité existe, ou qu’elle peut exister. Et qu’on puisse la dire. Il s’agit d’une tentative, donc. Ou, pourquoi pas, d’une sorte d’enquête. Poser la question conditionne non pas la réponse, mais les moyens mis à la disposition d’une réponse possible. Ces moyens passent par l’usage de la parole, plus exactement par une méditation qui fait intervenir toutes les figures, humaines ou non, douées de parole ou non, qui s’animent en moi.
La question est venue par la parole. Accoudés tous les deux au bar de l’impromptu, dans le silence qui précède la rencontre, nous n’avons encore rien échangé. Peut-être la vérité est-elle juste là, dans cet instant où la discussion s’engage, alors qu’il n’y a rien. « Il ne se passe rien, après tout », dit Georges Pérec. Pourtant, dans cette seconde grosse de tous les possibles, il doit y avoir quelque chose d’absolument inattendu. Tout nous échappe alors, bien que tout ne dépende que de nous. Ni de lui ni de moi, mais de nous deux. Et c’est indicible.
La question est venue par la parole, mais la réponse peut trouver la source de son expression dans tout autre chose, de sorte que si cette méditation n’arrive à rien, il n’est pas dit pour autant que la réponse n’existe pas. Simplement que la méditation n’est arrivée à rien. On peut supposer beaucoup de choses quant à la vérité : quant à son existence ou non, sa nature, les moyens d’y parvenir. C’est un peu la même complexité que l’interrogation sur le bonheur. Ce qu’on trouve au plus profond de soi-même tout en le posant comme vrai pour autrui.
On peut même supposer qu’on y est, dans la vérité – mais qu’on ne s’en rend pas compte. C’est alors une question de conscience, sensibilité, voire de personnalité, de tempérament ou d’humeur. Il y a peut-être une physiologie, un métabolisme de la vérité. Disons un accord profond des rythmes du corps avec ceux du cours des choses. Une harmonie, on pourrait dire. Pourtant, il y a loin du sentiment (de vérité) à la Raison ; ne dit-on pas aussi qu’on se berce d’illusions ? Quel confort ! Et quelle bonne excuse pour ne pas chercher plus loin, même si déjà le chemin parcouru est long (auquel cas il ne s’agit que de bonne conscience, confortable aussi, et non de conscience élevée, rehaussée par la recherche). Le soupçon ou le doute comme vigilance, c’est l’arme qui dit qu’on est dans le faux, l’erreur ou l’illusion – mais c’est peu efficace pour dire une vérité pleine et entière. Avec le soupçon ou le doute, la vérité est encore définie par rapport à la sphère de l’erreur et de l’illusion, on ne parvient guère qu’à dire de la vérité seulement qu’elle n’est pas dans ce qu’on croit, sans savoir si elle existe. Ce n’est qu’un début. Et il est difficile d’en sortir : n’atteint-on pas au sentiment de la vérité que lorsqu’on est aux confins de l’illusion ? La certitude n’est-elle rien d’autre qu’un sentiment ? Qu’est-ce que l’intime conviction ? Qu’est-ce qu’elle vaut ?
On ne peut pas se contenter de dire que la vérité n’est pas dans ce qu’on croit, sans risquer de se contredire. « Il n’y a pas de vérité » est une vérité, si c’est vrai. Et c’est donc faux si c’est vrai, bien sûr. Bref, il faut postuler dès le départ ma capacité à produire un discours censé, intelligible et, pourquoi pas, vrai, au sujet de la vérité. Or, ce discours est articulé par les mécanismes qui actionnent le langage. Le langage construit une relation avec le réel, qu’il intègre et interprète pour se l’approprier et en faire sa vérité. Que le réel existe en-dehors et indépendamment du langage, ou qu’il n’y ait de réalité que celle que le langage organise est centrale ; on ne trouvera pas la réponse ici mais l’idée que j’adopte que la vérité est une question largement linguistique et cognitive.
LA VERITE ET LE VRAI
De fait, demandons-nous ce qui définit la vérité. Le terme, aussi chargé soit-il parfois d’idéaux sublimes, d’espoirs grandioses, tout comme la liberté, n’est que la forme substantivée (mais du coup rendue plutôt abstraite) de « vrai », et elle est ce qui a le caractère du vrai. (Attention, le vrai n’est pas la vérité, non seulement à cause du sens propre de chacun des deux termes mais aussi pour la charge de valeurs, je dirais presque sentimentale, investie différemment dans l’un et l’autre : on voudrait donner, à cause de travers culturels évidents, le statut d’essence à la vérité, alors que le vrai reste plus terre à terre, plus technique).
Cette dimension culturelle est importante – de même, on pourra parler du mensonge et de son statut social – mais il nous faudra pour cela traiter de la vérité sans perdre de vue le vrai, afin de rester serein sur la question, garder la tête froide.
Quels sont les critères qui permettent de définir le caractère du vrai ? Si le vrai c’est l’identité d’une proposition avec ce qui est, alors il faut que les critères permettant de définir le vrai eux-mêmes soient identiques à ce qui est. Cela suppose qu’il y AIT quoi que ce soit, et qui soit autre que la proposition, et aussi que la qualité de la proposition comme étant vraie SOIT. Dire qu’une proposition (1) est vraie est en soi une proposition (2). (2) n’est vraie que si (1) est vraie, c’est-à-dire correspond à la réalité (ce qui est). Dans ce cas, il faut une vérité absolue : qui préexiste à la proposition. Mais la vérité de la proposition (son caractère d’être vraie) peut aussi ne surgir que du fait d’être proposée dans les termes qui la rende identique aux caractères du vrai – et cette identité la fait se confondre avec la réalité qu’elle dit décrire. Dans ce cas, la réalité est consubstantielle à la production même de propositions ayant le caractère du vrai.
De linguistique, la question devient épistémologique, et finalement ontologique.
Cette vérité-là du vrai substantivé oblige à la possibilité d’une vérification, justement, d’une mise à l’épreuve de la coïncidence entre la proposition et le contrat qu’elle a de remplir les critères du vrai. Ce serait le rôle d’un protocole scientifique popperien que de veiller à cette vérification (et à la possibilité de cette vérification). Dans l’ordre de la conscience, d’autres dimensions existent qui échappent aux conditions du protocole scientifique, et plus généralement aux critères de la Raison. Si « Dieu créa le monde visible et invisible », c’est bien qu’il faut admettre des sphères de la vie de l’esprit où la vérité, quoiqu’ invérifiable, exerce son empire – qu’elle partage avec le mensonge et le fourvoiement. La Raison oblige à l’agnosticisme, mais la vie parmi les hommes oblige à choisir son camp, à décider au moins pour soi-même de sa vérité.
LA VERITE COMME CATEGORIE ABSOLUE OU RELATIVE
Dire que j’ai « ma » vérité peut être une position provisoire, faute de mieux, non que la vérité soit nécessairement hors d’atteinte mais qu’elle soit (au mieux) difficile d’accès. Cette attitude n’est que relativement relative. Je peux aussi partager l’idée que toute vérité est relative, auquel cas je pose un principe absolu – et me contredis. Cette position est d’ailleurs très répandue en démocratie actuelle, où l’idée que chacun suit sa voie et trouve la raison de sa vie dans ce qu’il trouve être bien pour lui-même se pose de manière tellement générale que c’en devient un absolu. Quoi de plus conformiste aujourd’hui que de se déclarer anticonformiste ?
Le caractère relatif de la vérité peut également se trouver (et c’est intellectuellement plus productif) dans la possibilité de DEGRES de vérité. De sorte qu’une chose peut être plus ou moins vraie, selon l’époque, la situation, la personne et son rapport avec le moment présent. Par exemple, une théorie peut-être plus ou moins vraie dans la mesure où sa puissance explicative, son efficacité à expliquer le monde est plus ou moins grande. Les civilisations orientales (je pense en fait à la vision qu’a François Jullien de la Chine, et me demande s’il ne la rapproche pas par inadvertance de ce que les pragmatistes américains ont peut-être aussi bien formulé à leur manière ?) ont d’ailleurs tendance à s’intéresser non pas tant à la Vérité qu’à l’efficacité d’une proposition. Que faire, en effet, de la vérité d’une proposition, si « ça marche » ? La vérité devient ce qui marche, elle est subordonnée à une forme d’évaluation de la puissance explicative d’une proposition (ou d’une théorie). Mais on quitte la transcendance pour se plonger corps et âme dans l’immanence – ce qui suppose un certain type de discours, une représentation du monde tout autre, une civilisation, une vérité particulière (parce que produite dans un contexte déterminé) dont je ne préjuge pas cependant de la qualité « universelle » (valable pour tous les hommes).
De même qu’on peut s’intéresser au degré de vérité, on peut envisager l’intensité de vérité d’une proposition (ou d’une théorie, d’un choix de vie individuel, d’une philosophie, d’une religion, et pourquoi pas d’une civilisation tout entière – j’emploierai par la suite le terme de « proposition » dans ce sens large), ou encore sa nouveauté radicale, son apport à la connaissance, à la vie de tous les jours, ses effets dans ma perception du monde, sur le comportement des gens, et donc aussi son utilité et son rapport, du point de vue éthique, au bien et au mal. Vaut-elle mieux que l’illusion qui est, parfois, salvatrice ? Quelle est la valeur d’une vérité quelconque ?
A ce titre-là, on peut donner l’exemple de la justesse, qui est, disons, une forme plus intense de vérité et qui vaut mieux que la vérité en général, et a fortiori que les généralités (les généralités ont la gâchette facile – j’entends le mot culture et je sort mon revolver – elles sont l’universalité illusoire). De manière un peu paradoxale, on peut considérer qu’il n’est rien de plus répandu que la vérité dans nos sociétés démocratiques. Les médias, instruments de production et d’amplification de la vérité, en font parallèlement une catégorie aussi banale que faible. La parole juste nous libère des poncifs, elle ne résonne pas dans le champ de la chambre d’écho du discours médiatique. La parole juste n’est une parole ni manipulée, ni manipulatoire.
L’interrogation sur la justesse fait surgir un autre type de considérations pour notre sujet. On peut en effet se poser la question de l’intérêt, de la pertinence de la question d’une part, et donc de la recherche d’une réponse à cette question d’autre part. On peut se poser la question, mais ne pas être obligé de chercher de réponse. Picasso dit : « Je ne cherche pas, je trouve ». A défaut d’arrogance, c’est peut-être la description d’une attitude mentale. Il faut savoir laisser la vérité venir à soi, ou c’est se condamner à la poursuivre sans jamais la connaître. Je ne dis pas non plus qu’il faut attendre la Révélation par l’ange que Dieu voudra bien m’envoyer. Je dis seulement qu’il y a une importance primordiale du chemin ou de la voie (chère aux Indiens d’Amérique ou aux Orientaux adeptes du tao) – et par là-même de la promenade, de la méditation, voire du rêve dans la durée de Bachelard, qui n’est pas la vérité, mais qui lui préexiste, ou qui l’est peut-être, allez savoir, et qui définit les principes d’une bonne vie, d’une vie juste qui saura mener son marcheur non à la vérité, mais au moins à la sagesse. La vérité y est (ou n’y est pas) de manière latente. (Je peux ne pas être dans la vérité mais cependant ne pas être dans l’erreur : ce serait ça la vie bonne. Des indicateurs existent, au gré des rencontres ou des choix. On peut osciller par exemple entre songerie bachelardienne, parfois teintée de pensée héraclitéenne, ou jubilation reeveséenne…)
Dans ce cas, elle apparaît comme le produit achevé d’un système de vie qui est dans le juste. La sagesse ne s’obtient pas de la découverte préalable de la vérité mais plutôt de l’écoute sensible aux choses du monde ; c’est une attention, une patience particulière donnée à la vie qui se donne à moi. C’en est le chemin. La vérité comme cheminement : celui qui se trompe erre avec les ombres…
Alors il lui faut une parole qui l’éclaire.
LA VERITE N’EST PAS TOUJOURS RAISONNABLE
En fait, chacun sa méthode. Descartes ne voulait pas de parole qui l’éclaire ; au contraire, l’opinion est l’ennemi du philosophe, a fortiori l’opinion que forme la parole du télévangéliste. Descartes cherchait le moyen de parvenir à la certitude absolue, celle qui ne souffre aucun doute ; il appliquait à la rationalité un principe d’adhésion aussi fort que celui qui est valable pour la foi la plus infrangible. Il plaçait l’intuition devant la parole, peut-être parce qu’elle peut-être maligne. La méthode est aussi un chemin ; c’est une garantie procédurale qu’on n’erre pas ou bien, si c’est le cas, qui offre le flanc à la critique et se présente comme susceptible d’être redressée. La méthode elle-même, telle qu’elle s’énonce, contient ces caractéristiques. Il s’agit plus que de l’honnêteté pure et simple de l’intellectuel, que d’un code de conduite, c’est aussi une attitude et un projet de découvrement du monde. Cette platitude (la pensée, prise dans les rets de la méthode, ne doit offrir aucune aspérité, aucun relief qui autrement aménagerait l’ombre d’un doute, le style est direct et naturellement évite l’ellipse aux courbes trompeuses) voulue est pour Descartes le moyen le plus sûr d’explorer et révéler avec la pureté de l’évidence les vérités les plus profondes, les mystères les plus fondamentaux. Les reliefs du monde ramenés à la surface. L’invisible vu, l’indicible dit. Avec cette réserve nouménale de Kant qu’il faut laisser la place au Sublime – que l’humilité est le destrier de ma quête. Il y a une limite de la raison ; la vie de la pensée n’est pas (que) la raison (selon Heidegger).
La certitude absolue est-elle pour autant dans le vrai ? Le doute ne s’en rapproche-t-il pas plus ? Faut-il douter absolument alors, pour s’assurer qu’on en est le plus prêt possible ? Comment en être si sûr, qu’on doute absolument ? La notion s’avère absurde, et on oscille dès lors comme au début de cette méditation entre l’idée d’une approche subjective impliquant au moins le préalable du « sentiment » de vérité, au mieux l’intime conviction, et l’idée d’une approche objective impliquant l’importance du protocole ou de la procédure, permettant de « reconnaître » (je tiens ici à souligner l’importance de l’intuition) grâce à des critères préalablement définis de ce qui a le caractère du vrai.
Cela dit, je ne parviens pas à me détacher d’une hypothèse obsédante, posée en filigrane derrière tout ce paragraphe. Elle est puissante, mais demeure une hypothèse – celle que formulait un de mes professeurs : toute théorie, quelle qu’elle soit, repose ultimement sur la croyance. Postulats, présupposés, prolégomènes – tous ces préliminaires fondateurs de la théorie trouvent leur origine dans la croyance. Au mot de croyance, il entendait donner un sens religieux, c’est-à-dire que la source des théories, même indirecte et détachée, se trouvait dans une représentation du divin ou dans une autre. Et par divin il voulait dire non pas forcément Dieu mais un principe dont tout dépend tout en ne dépendant de rien. Qu’on soit croyant ou athée, qu’il s’agisse de politique ou d’économie, d’astrophysique ou de génétique, pour lui il y avait une traçabilité généalogique de la croyance à l’origine de la théorie, sinon dans sa cohérence même. Ainsi que dans la sienne propre je suppose.
Alors que la raison n’est pas toute la vie de la pensée, la théorie n’est pas non plus le mode de fonctionnement et de communication de la vie de tous les jours.
(On peut ici ajouter un paragraphe reprenant l’idée que l’universalité n’existe pas comme un donné ; c’est à l’homme qu’il revient de la faire ; c’est une idée issue du pragmatiste William James. Pour caricaturer, les pragmatistes soutiennent que le vrai est ce qui marche. La terre fut plate un temps, tant que cela pouvait satisfaire les besoins des hommes et tant que ces besoins ne remettaient pas en cause la représentation qu’ils avaient du monde… De là, faire échos au paragraphe ultérieur sur le conflit entre la vérité de Galilée et celle de l’Eglise. Développer à propos de l’Inquisition. On peut remonter aussi jusqu’aux empiristes Berkeley et Hume, pour qui la vérité est qu’il n’y a pas de réalité a priori, et dont William James est un héritier.)
LA VERITE SORT DE LA BOUCHE DU PROPHETE
En général, on n’interroge pas le prophète sur la véracité de ses dires. C’est d’ailleurs à peine s’il comprend lui-même ce qu’il raconte (comme le dit Platon des poètes), puisqu’il est l’humble intermédiaire du destin des hommes signifié à travers lui. Il y a donc un supérieur hiérarchique, il y a donc un pilote dans l’avion, comme on voudra. En général, le prophète (ou ceux qui le suivent déjà), ne demande pas de le croire sur parole mais de s’interroger, en son âme et conscience, sur les choix essentiels qu’implique sa parole, et les conséquences induites dans le domaines des actes lorsque ces choix sont faits. La conformité entre ce qu’on désire ou pense devoir être et ce que dit le prophète peut conduire à l’adhésion à sa parole. Ce passage implique qu’on interroge Dieu, ou l’Esprit Saint, etc… qui, lui, donnera la réponse. (Comme tout à l’heure, on est dans un système de reconnaissance intuitive). Ce mécanisme pourtant entraîne des couches de croyances successives : pour interroger Dieu, encore faut-il croire en son existence ; aussi il faut croire que s’adresser à Lui ait un sens, c’est-à-dire qu’Il est susceptible de répondre, parce qu’Il ne tient pas à ce que l’humanité reste dans la confusion, et qu’Il consent pour cela à l’aider. Ce qui explique l’envoi d’un prophète. CQFD.
Cette conception un peu mormonne restreint la portée générale de mon propos ; il n’en demeure pas moins qu’elle illustre aussi le moteur essentiel que constitue la croyance dans le système du prophète. On passe ainsi en toute souplesse du « croire, parce que je ne suis pas sûr » au « croire, sans aucun doute » (une manière de comprendre la formule de St Thomas « Je ne crois que ce que je vois »).
Car le prophète est l’individu qui par sa parole organise la réalité en lui donnant une résonance, un rayonnement. La parole, par le prophète qui la prononce, c’est l’ordonnancement du monde – et on retrouve l’intuition grecque du logos. En effet, n’est-ce pas le rôle de toute parole élaborée, finalement, que de donner du sens ? Le monde n’apparaît-il pas enfin plus clairement à l’enfant qui commence à organiser ses sens et son entendement grâce à la structure du langage qu’il apprend ?
Pourquoi tant de prophètes et de religions alors ? Pourquoi Babel plutôt que l’entente parfaite, la convergence des cœurs et le partage d’une Vérité ? Il y a tant de vérités de par le monde que la vie d’un homme ne suffirait pas à en vivre le millième. De même il n’est pas assez d’une vie pour vivre à la fois le temps de l’action et le temps de la méditation. Certes, il faut faire un choix, bien qu’on sache déjà que le propre de la condition humaine, c’est justement de faire un choix, c’est-à-dire de faire de sa vie un absolu alors même qu’on sait que d’autres vies, d’autres choix sont possibles. La vérité serait ainsi le chatoiement infini de toutes les vérités rassemblées, cette potentialité moniste dont l’homme peut avoir l’intuition sans pour autant embrasser son être (le tout est dans la partie… il y a en plus quelque chose d’animiste ici).
En renonçant à cause de sa nature limitée à la Vérité, l’homme se condamne donc au choix (et plus souvent à prendre ce qui se présente à lui : pourquoi un berger auvergnat du 19è siècle devrait-il devenir zen bouddhiste ?). De deux choses l’une : soit l’engagement absolu dans sa voie particulière lui permet d’accéder à une plus grande conscience de la vérité, soit au contraire il s’enfonce fatalement dans l’erreur, où vivre pleinement (car quoi de plus intense – et de plus exaltant parfois – que d’assumer ses choix jusqu’au bout ?) équivaut à se tromper. Auquel cas on peut avoir raison de se tromper, et tort de chercher à n’être pas dans l’erreur…
La parole du prophète n’est pas tant vraie par ce qu’elle annonce que dans la manière qu’elle a d’organiser le monde à l’intérieur d’une communauté d’hommes. C’est derrière les mots du prophète qu’existe alors une forme de vérité, à caractère factuel, dont la véracité peut s’établir par l’intermédiaire de la démarche historique ou scientifique, et par conséquent démystificatrice. « Dieu est mort » est la parole d’un autre prophète, qui justement raconte l’entreprise d’une raison désenchanteresse.
La parole est performative : elle organise la réalité qu’elle dit décrire. Est ce qu’elle dit qui est. Le Verbe de Dieu, l’édit du roi, ou le prononcé du juge – tous confondent le dire et le faire. La parole produit une vérité que maîtrise le puissant.
Quand le prophète crée un système cohérent de réalité, son système est surtout cohérent dans la mesure où il repose sur une finalité (et de manière plus significative, une causalité). Ici, la vérité à laquelle croit le disciple du prophète n’est pas importante en soi ; elle n’importe que parce qu’elle est le moyen d’atteindre un bien vers lequel tend l’existence de tout un chacun et de tous à la fois. La vérité, fondamentale, permet le mieux, le bien, le juste ; suivre les préceptes du prophète nécessite qu’on donne crédit absolument à ses mots, qu’on fonde leur vérité comme absolue. De là par extension, il est tentant de fonder la vérité comme un absolu, un bien en soi. Cette croyance, ajoutée aux autres, garantit au système sa solidité et sa perpétuation, l’adhésion des hommes et sa défense par eux. Stratégiquement, cette dernière croyance est la clé de voûte de l’ensemble des croyances sur lesquelles le système se fonde.
La vérité par conséquent a une valeur relative par rapport à d’autres valeurs, telles le juste ou le bien. C’est une valeur qui n’a de valeur qu’en fonction de l’ordre social qui en dépend. Si la vérité est productrice de bien (ce qui peut n’être qu’une croyance), on imagine aisément pourquoi il faudra la défendre. Sans compter que la conception du bien dépend du système de croyances dont la vérité est la clé de voûte.
Des esprits subversifs voudront alors promouvoir le mensonge pour les mêmes raisons : s’il est producteur d’un bien (ou d’un moindre mal), pourquoi ne pas le préférer à la vérité ? Cette posture peut paraître cynique ; elle est peut-être ce que le cercle des puissants pense tout bas. Pire, ils ne pensent pas qu’une quelconque vérité existe indépendamment d’eux. Il n’y a donc ni mensonge, ni vérité. Il y a juste la réalité qu’ils font advenir, un présent justifié (et de ce fait amené à être) par la transformation perpétuelle du passé. « La vérité, c’est le mensonge », dit Orwell. La Pravda (« la Vérité ») ne pouvait pas s’appeler le Mensonge, ou alors elle se serait menti à elle-même.
La vérité du prophète explique le monde en lui donnant une cohérence ; elle organise aussi la vie des hommes qui la suivent dans l’application de valeurs, et donc de comportements, ce qui en effet est producteur d’une certaine réalité sociale (les individus entre eux) et psychologique (les individus pris séparément). Il y aurait une vérité à côté de la vérité ; des vérités qui se regardent en miroir – et dont seul le prophète aurait la clé.
Jean-Pierre Dozon raconte par exemple (dans « le Temps des prophètes ») que les peuples soumis à la domination coloniale française dans une partie de l’actuelle Côte d’Ivoire virent l’avènement d’un prophète qui leur enseigna une nouvelle religion, dont les dogmes s’organisaient autour de l’adoration de la betterave noire. Inexploitable par le colon, elle rendait sa domination caduque et permettait de manière induite une résistance efficace au colon, sans passer par l’incendie des récoltes ou des villages. Les raisons données pour fonder le rite n’étaient en soi que pur mensonge, et rien n’était explicitement justifié par le besoin de contrer la domination coloniale ; pourtant, l’adhésion complète et irrévocable des villageois devait assurer la production d’une certaine vérité : leur salut passait bien par l’adoration de la betterave noire. Le système de croyances créé par le prophète ne faisait de lui qu’un intermédiaire entre les hommes et une vérité supérieure. Ce mensonge est aussi une vérité : le prophète n’est que celui par qui les choses arrivent, qu’un catalyseur d’événements comme le personnage d’Aldo dans le Rivage de Syrtes (Julien Gracq), dépassé par le Destin et devenu instrument de l’Histoire.
LA VERITE DU MYTHE
D’une certaine manière, dire que le prophète ment n’est pas pertinent ; en fait, il organise la société en organisant pour elle le monde – il donne aux hommes une destinée, la voie d’un salut et un système de valeurs qui en découle pour vivre ici-bas. Il y a comme un « niveau » de vérité propre à la langue du prophète qui n’est pas sans rappeler la langue des contes, la langue des mythes plus particulièrement. Qu’un mythe soit faux du point de vue purement historique va sans dire, mais ce serait extrêmement restrictif que d’en rester là. La fonction de donner un sens au monde et à la vie rejoint ici le travail du prophète. Fondatrice d’une culture, d’une civilisation (la civilisation est l’expression achevée d’une culture, selon Spengler), cette fonction prend une valeur essentielle.
Quand les Espagnols ont raison des Aztèques au cours du 16ème siècle, ils leur donnent en même temps raison, puisqu’ils réalisent la croyance aztèque (ou « le Rêve mexicain » selon JMG Le Clézio) que leur civilisation doit tomber sous le joug de maîtres venus d’ailleurs. Il ne s’agit pas de porter un jugement éthique ici ; seulement de constater que le choc de ces deux civilisations fait prendre la mesure à la fois de la distance qui sépare deux vérités – et leur extrême interdépendance, comme s’il s’agissait de la même chose. La vérité n’est-elle pas dans l’interprétation même ?
Les Espagnols, dans leur conquête, invalident les vérités fondatrices de la civilisation aztèque pour leur imposer les leurs – destruction systématique des figures religieuses et de l’autorité des prêtres qui s’y rattache, remplacement par la vérité chrétienne. Ce faisant pourtant, ils incarnent les dieux de la prophétie qui se réalise ; les mythes fondateurs sont aussi ce par quoi la fin arrive. Que les Espagnols subjuguent les Aztèques ne signifie pas qu’ils soient plus dans le vrai, mais seulement que dans la confrontation, l’un est plus efficace que l’autre.
Selon Tzvetan Todorov (dans « la Conquête de l’Amérique »), c’est principalement la maîtrise technique de la communication (Cortés s’associe les services d’une traductrice, s’approprie leurs mythes et leurs croyances, fait jouer leurs dissensions) qui assure aux conquistadors leur supériorité.
LE SECONDAIRE ESSENTIEL
Dans les systèmes politiques modernes fermés, le « prophète » devient une entité collective, un être séculier qui pour autant n’exclut pas la transcendance. Le Parti en Allemagne de l’Est par exemple détenait une forme de vérité dont la fonction était de structurer la société de manière à se conformer à certaines valeurs (l’égalité, la solidarité, la propriété de tous des moyens de production…) et à atteindre certains objectifs (le communisme). Beaucoup n’étaient pas dupes des ressorts du pouvoir ; et le pouvoir lui-même le savait. Si le tout tenait en place, c’est par ce jeu du « je te tiens, tu me tiens… » où ce qui s’affichait, la vérité officielle d’une part et l’adhésion publique des individus à celle-ci d’autre part, n’empêchait pas une autre vérité, souterraine et silencieuse, secrète et intime. De fait, le système ne pouvait exister que dans la tolérance de cette vérité inavouée ; c’est d’ailleurs là qu’il pouvait trouver sa signification pleine et entière pour les citoyens. La vérité oppressive par exemple provoquait des réseaux d’entr’aide matérielle, forçait des amitiés qui autrement n’auraient eu aucune raison d’être, et développait un sens particulier du confort intérieur dans la sphère privée – bref, là où la nécessité fait loi, ce n’est pas la nécessité qu’il faut voir, mais les situations induites de sa loi.
Dans ce cas, l’essentiel n’est pas à trouver dans les dogmes de la société communiste, ni dans la réalité qu’elle prétendait régir ; au contraire, tout ce qui lui échappait (mais dont elle ne pouvait implicitement se passer pour exister) – et qui est secondaire par rapport à cette vérité-là – rassemblait l’essentiel de la condition humaine : l’amitié, le sens qu’elle donne à la vie, en-dehors même de la matrice du régime idéologique.
Parfaitement définie, déterminée – et circonscrite –, l’idéologie, quoique ayant la prétention d’être totale (mais aussi peut-être à cause de cela), pouvait encore être perçue comme se tenant à l’extérieure de l’existence des individus, de sorte qu’il est plus juste alors de la considérer comme un système de repères, vis-à-vis duquel l’esprit critique de l’individu pouvait se situer, en prenant ou laissant ce qui au mieux lui convenait, se déterminer « pour » ou « contre », suivre en son âme et conscience ou bien refuser au fond de lui même la moindre adhésion à l’erreur ou au mensonge.
Le raisonnement qui mène à prendre en compte l’existence d’une vérité à côté de la vérité « officielle » est applicable de manière plus simple et plus générale, quel que soit le prophète ! Le mieux est de procéder par la présentation d’un exemple.
Un jour que mes amis et moi constations ensemble que nos placards étaient vides, nous prîmes peur de la perspective d’un week-end morose passé seul chacun chez soi. Nous décidâmes de faire de notre misère alimentaire un banquet. J’invitai chez moi Franz, qui apporterait bouts de pain et morceaux de fromage, et Noémie, avec son fond de sauce tomate, manger mon reste de pâtes.
Ce fut un régal.
Sans nos placards vides, nous n’aurions pas songé nous retrouver. C’est donc la réalité induite d’une situation anormale (chacun devrait avoir assez pour se nourrir, du moins c’est ce qu’il y a de plus souhaitable) qui nous fit nous retrouver. L’essentiel pourrait-on croire ici, est la capacité à redresser la situation pour lui donner un niveau de conformité à ce qui est souhaitable. Pour moi, au contraire, cet essentiel que j’appellerais « premier » occulte quelque chose d’infiniment plus précieux : nous avons partagé, dans une amitié sincère, bien plus que Brötchen, bouts de fromage et fond de casserole. C’était là le secondaire essentiel ; on ne peut, par définition, le faire advenir en se créant des besoins artificiellement. Il faut plutôt apporter une attention sensible quasi-intuitive à ses occurrences.
LA VERITE DE L’EPOQUE
Dans les systèmes politiques modernes ouverts (en d’autres termes, les démocraties modernes), la maîtrise technique de la communication assure sa suprématie à proportion, justement, que la société est ouverte. Le « prophète » devient une figure sans visage ; il est le discours dominant, l’opinion, la « pensée unique » ; aussi bien, il est la voix inlassable des médias, dont la fonction principale n’est pas de dire la vérité mais de fabriquer du mythe, c’est-à-dire ordonnancer le monde avec des histoires et des héros, donner un sens au monde et à l’existence des hommes en société. Il est ceux qui orchestrent le grand mensonge de la « communication ».
Les mythes ici ne sont pas le fonds commun d’un passé que les anciens nous ont légué ; ils sont l’apanage des « manipulateurs de symboles », ceux qui donc ont le pouvoir sur la langue et les âmes, ceux qui (re-)produisent le système des valeurs dominantes. Dans un monde ouvert, l’individu intériorise le discours environnant et le fait sien ; il n’a aucune raison de le contester puisque c’est le sien propre, à moins d’un effort de conscience particulier qui peut lui coûter sa tranquillité. Il n’y a alors pas de système de repères placé hors de lui par rapport auquel il puisse se déterminer, mais au contraire une soupe du grand partage de l’émotion, de la passion, du plaisir.
La réalité induite par les valeurs véhiculées par le discours environnant sert l’intérêt de ceux qui le fabrique, mais aussi indirectement de ceux qui s’en font les relais (malgré eux). Pour qui connaît les ficelles, il n’y a pourtant pas de mensonge : que de la dissimulation, et donc une traçabilité des motivations cachées. Mais qui pourrait prétendre les connaître, ces ficelles, si ce n’est un autre prophète – tel Bour… dieu ? La vérité qu’on cache, la vérité qu’on dévoile…
Je dois ma compréhension de la notion de « vérité de l’époque » à un ami. Ayant réussi brillamment son école préparatoire et ayant pour cela été accepté dans une grande école de commerce, il commença ses études en la belle ville de Toulouse. Un avenir brillant et plein de reconnaissance l’attendait. Il était l’homme qui gagne, qui maîtrise son destin, en qui la société investit ses espoirs et trouve ses modèles actuels. Au bout d’un an, il quitta tout cela, pour se consacrer à la philosophie à l’université de Lyon. A quel prix faut-il donc échapper à la vérité de l’époque ? La figure de l’écrivain ou du penseur qui dit à ses contemporains leurs quatre vérités, sans faire de la satyre ou de la critique un fond de commerce cynique, ne risque-t-il pas plutôt le bûcher (symbolique pour ses livres) et le bannissement que l’adulation ? Je ne parle pas de tous ces rockers qui sont rebelles parce qu’il est tellement ringard de ne pas l’être (la modernité, sauce médias, est forcément radicalement nouvelle), mais du véritable « artiste » (pour employer le mot de Nietzsche – et ce pourquoi un rocker peut se réclamer de Baudelaire). Ne risque-t-il pas d’être réduit au silence, à l’inexistence médiatique ?
ZEITGEIST
Un autre terme peut aider à comprendre ce que j’entends par vérité de l’époque ; c’est celui de l’esprit du temps. Un exemple, plus précis que le précédent, peut illustrer mon point de vue.
Je fus un jour convié à participer à l’organisation d’un échange dans le cadre d’une école de commerce via Internet entre deux classes, l’une en France et l’autre en Californie. Mes réticences du début se fondaient sur le caractère démagogique du projet, ses attributs publicitaires, je lui reprochais secrètement ses affinités avec l’idéologie de la communication, son effet d’annonce, recherché, et son effet vendeur, utilisé à bon escient, quoique indirectement, contre la concurrence. Et puis mes résistances de rabat-joie furent balayées presque aussitôt par l’entrain de la nouveauté, son aspect amusant, et par l’enthousiasme réel des uns et des autres.
Avec le recul, j’ai généralisé (et un peu dépassé) mon propre cas, pour arriver à ce constat : le « fun », la dérision ou l’ironie (on n’est pas loin du cynisme) sont l’expression même du langage des puissants d’aujourd’hui (les « manipulateurs de symboles »). En laissant une place au jeu (au « fun ») et à l’ironie, même distante, le système trouvera toujours des collaborateurs efficaces – pour être plus exact, il les provoque, produit et reproduit. Que les tâches servant à perpétuer le système soient accomplies dans l’esprit du premier degré (j’aime littéralement tout ce que je fais – ou bien je subis sans me poser de question) ou du second degré (je participe à un truc que je conteste mais tant mieux j’en profite aussi) est complètement indifférent, au bout du compte. Ou plutôt, non, puisque le jeu et/ ou la dérision propagent d’eux-mêmes leur esprit, entretenant surtout l’illusion exaltée d’une liberté et d’une originalité de la pensée individuelle. Parmi les collaborateurs potentiels, il y a intérêt à ne faire subir personne et à faire profiter tout le monde. Faut-il pour autant se méfier toujours de l’enthousiasme ? Faut-il bannir le rire ? Certainement non, alors quoi ?
GALILEE CONTRE L’EGLISE
La vérité de l’époque n’est pas forcément à trouver dans la voix de la majorité – ce grondement indistinct où chacun croit produire une vérité qui lui est propre alors même qu’il ne fait que singer l’autonomie et l’intelligence (étrange époque que nous vivons : jamais dans une société la proportion de gens instruits fut si grande, et en même temps j’ai l’impression que jamais tant de monceaux de bêtises furent produits). Elle est peut-être à trouver à la marge, voire dans son contraire. Que dit l’image du film de Bertrand Tavernier, dans « l’Appât », lorsqu’elle montre le corps suave d’une femme allongée sur la plage, où la courbe des sables ondule avec la mer, où tout est empreint de la douceur rauque de la voix de la chanteuse Patricia Kaas ? Elle dit violence. Elle dit mort.
Il faut voir au détour des choses. Eprouver la bordure du monde fini. Regarder de biais, tel Nostradamus, dans le reflet des étoiles dans la bassine, sans pour autant les fixer. Une forme apparaît. Le visionnaire a déjà parlé ; quelle oreille aura été assez mûre pour l’entendre alors ?
Je propose l’exemple a contrario suivant.
Qu’est-ce qu’un génie ? D’après le livre de Gilles Châtelain (« Vivre et penser comme des porcs », sorte de version hard de « la Défaite de la pensée » d’Alain Finkielkraut), c’est quelqu’un qui résume à lui tout seul l’esprit de l’époque, non pour être au-dessus de celle-ci ou au-devant… mais au centre parfait de la moyenne ; il est le condensé le plus serré de la médiocrité ambiante. Je me rappelle ce commentaire anti-bien pensant d’un artiste (je suis obligé de le qualifier ainsi – que le terme est vulgaire de nos jours !) à propos d’un film américain à grand succès que la critique avait copieusement descendu. « On en dit beaucoup de mal, de ce film, toutes les critiques dans les journaux trouvent le scénario faible, pas à la hauteur des effets spéciaux, etc… Mais, moi, j’ai aimé ! Il n’y a pas d’obligation à la culture, messieurs les critiques ! Ce qui compte, c’est le droit au plaisir ! Moi, je proclame mon droit à avoir 12 ans ! Je suis un gamin et j’ai 12 ans et j’ai aimé ce film. Voilà. » Coup de cœur blessé, coup de gueule assuré.
Inutile de le préciser : cet artiste n’est pas mon Galilée des temps post-modernes.
Mais ne comparons pas ce qui n’est pas comparable. Au temps de Galilée, l’Eglise est la majorité. Et si l’Inquisition est un signe du pouvoir renforcé de l’Eglise, c’est aussi tout son contraire : le doute la prend, l’effritement la menace, bientôt elle sera jetée hors du centre. Quand Galilée proclame sa vérité, l’échos de sa voix résonne encore à nos oreilles car alors c’est dans sa bouche qu’était dite la vérité de l’époque qui n’était plus et de l’époque qui venait déjà. Le souffle des temps modernes. A ce moment, il est l’exception (bien qu’il ne fût sans doute pas totalement isolé), et il incarne alors la figure, tropique dans notre culture, de celui qui seul a raison contre tous. Une sorte de rebelle, de révolutionnaire en somme.
Mais les temps changent ; Che Guevara est un nom de parfum ; on porte son visage sur un T-shirt pour cacher sa bedaine.
LA RUMEUR GONFLE
Jamais avant notre époque l’individu n’avait eu à sa portée autant d’information. Ce grondement indistinct… Proportionnellement, jamais tant la rumeur, de son côté, n’a joui d’un empire aussi vaste. L’information et la rumeur cohabitent, coexistent, et se tolèrent l’une l’autre comme pour dire que l’information ne rend pas intelligent… La rumeur sert la domination de la « communication » ; elle modèle une société d’individus interconnectés réagissant à l’humeur et au « feeling », à la passion et à l’émotion – parce qu’ils sont les vecteurs universels de la circulation des marchandises. Il n’y a plus d’individu seul avec lui-même et les esprits qui ont marqué les temps passés, il n’y a plus personne pour méditer – et cela se voit même au style coq-à-l’âne de mon travail –, seulement des êtres en présence les uns des autres (ne serait-ce que potentiellement, n’en serait-ce que l’idée) dans une communion fusionnelle de l’instant (c’est le « temps réel »). « We are the world, we are the children… »
La rumeur confirme la présence outrancière de l’irrationnel dans nos sociétés ; trop de doute peut certes tuer la joie de vivre, mais croire comme intime conviction que « j’ai raison parce c’est ce que je pense » tue la vérité. N’atteint-on pas au sentiment de la vérité que parce qu’on est aux confins de l’illusion ?
Mais alors, le problème de la vérité en soi s’estompe ; apparaît comme plus important celui de la liberté et de la conscience humaine, non dans le sens du choix mais plus exactement dans celui de la non-aliénation.
EN GUISE DE CONCLUSION
J’en reviens au bar. Je fixe le verre de mon interlocuteur, et songe à la rougeur de la goutte restée au fond. Voici les dernières pensées qui me viennent, d’outre-discussion, d’outre-lectures, le tout agité ce soir-là dans la pétillance d’une bière philosophale qui me fut offerte. Il y a dans la vie simple, suspendue entre le raffinement extrême et la bestialité, une fonction civilisatrice qui n’a pas de prix, un sens de la mesure, qui ne s’interdit pas une forme d’excès non plus, une sagesse faite de plaisir et d’amitié, une sorte de dolce vita comme la rêvent les écrivains allemands, qui nous vient d’une antiquité idéale qui inventait épicurisme, ascétisme, stoïcisme. C’est une façon de « couler des jours heureux » que ne perturbent ni l’ambition ni les tracas, des jours qui peuvent être consignés dans le langage du poète ou du peintre seul et dont la richesse principale est la beauté ondoyante des collines et la douceur du soleil d’or.
Jonathan (année 1999-2000)
(Epilogue
L’ironie de l’histoire veut que le monsieur accoudé au bar, à qui je devais remettre cette réflexion à la fin du mois d’avril parce qu’il partait au Québec, a disparu. Pour une courte période, en fait. Car il n’est jamais parti. « On » l’a vu, le nez parterre, changeant de trottoir. Un jour je l’ai enfin croisé, vu de mes yeux vu. « Bonjour » a-t-il murmuré, d’une voix blanche, comme lorsque un inconnu rencontre un inconnu, un fantôme rencontre un fantôme. Il vit caché du regard de tous, fait jaser les curieux, nourrit la rumeur, rase les murs comme s’il n’existait plus parmi nous et, qui sait, vit une double vie, voyage en rêve, cherche sa vérité qu’il ne partagera certainement pas, ou la préserve des indiscrets, des indélicats. A coup sûr, il devient un personnage, plus vrai que la vraie vie… Mythomane ou farceur, artiste incompris ou charlatan du dernier verre, homme au secret intransmissible, initié aux arcanes des mystères de la vie, ou bien pauvre fou, qui pourra jamais faire la différence entre la vérité qu’il tait, et le mensonge qu’il proclame ?)