Chère Naomi Klein,
(Cette lettre est publiée sur la page des chroniques de la Radio HDR, www.radiohdr.com).
Je viens juste de terminer votre livre, la « Stratégie du choc et la montée d’un capitalisme du désastre » et je peux dire que je suis sous le choc, que c’est un sentiment étrange d’être assommé exactement par ce qu’on croyait savoir déjà. Sauf que c’est pire.
La première fois que j’ai entendu parler de vous, c’était à cause de « No Logo ». Je ne voulais pas le lire : ce livre fut un tel succès que je pensais qu’il y avait derrière lui quelque ruse d’éditeur pour vendre une pseudo-théorie innovante sur les techniques du marketing du futur. Bien que professeur dans une école de commerce à cette époque, je ne voulais pas entendre parler de marketing, aussi innovant soit-il.
Entre temps, j’ai quitté l’école. « No Logo » repose sur ma table de nuit, aux côtés des derniers livres de Jean Ziegler. Et la « Stratégie du choc ».
Mais pourquoi lire quelque chose dont on est déjà persuadé ? Parce que ça donne de la force à vos premières intuitions ; ça donne non seulement de la cohérence à vos pensées mais ça vous fait aussi comprendre que vous n’êtes pas seul. La croyance devient raison. Sur la place publique, on est prêt à la confrontation et au débat ouvert. Car ce qu’on perçoit à la lumière d’une simple intuition est consolidé par des éléments de fait – et là, c’est pire que ce que vous pensiez.
Aussi parce qu’il est facile de tomber dans le piège de l’argument du complot mondial : il existe une poignée de gens puissants qui tirent les ficelles de nos vies et de nos destinés à leur avantage. L’argument du complot est tellement répandu qu’il n’est pas la spécialité des mouvements d’extrême droite ou de tout autre mode de pensée paranoïaque. La culture populaire dissémine l’idée du complot de manière très efficace, comme avec le film « Matrix » ou « Loose Change », documentaire controversé sur le 11 Septembre.
L’argument du complot séduit aussi une portion de la population légitimement sensible aux idées alternatives ; ces gens sont favorables à des pratiques plus démocratiques dans nos sociétés, ils comprennent les origines politiques de la pauvreté et le besoin de justice social ; ils critiquent la société de consommation à tout-va, les excès intolérables de la finance mondiale et l’arrogance occidentale et le néo-colonialisme ; ils en appellent à un avenir plus vert et à un monde plus hospitalier… Mais nombreux sont ceux qui tombent dan le piège des fausses catégories, créées au service seulement d’une vision du monde propre aux mouvements extrémistes et racistes.
Le blog « Mécanopolis » véhicule de telles idées généreuses à la surface – alors qu’il s’agit d’attirer les chalands du web dans ce qui relève vraiment de l’idéologie d’un groupe de militants proto-fasciste. De manière plus visible, la campagne présidentielle française révèle le large soutien en faveur du « socialisme ethnique » de Marine Le Pen, par quoi celle-ci critique la perte de l’âme d’un pays vendu aux intérêts du capitalisme mondialisé et les prévarications de notre classe politique et économique au détriment des bonnes petites gens. Mais le sociologue inventeur de l’expression « socialisme ethnique » n’entend pas discréditer le socialisme – seulement désigner la similitude inquiétante entre « ethnique » et « national » comme dans l’expression « national-socialisme » – c’est-à-dire, le nazisme.
Le pessimisme, c’est pour l’analyse. Nous visons un monde dangereux, gros de futurs troubles. La Troisième Voie à laquelle certains appelèrent lors de la chute de l’URSS et qu’ils crurent voir en train de se former à la fin des années 90 (Tony Blair en tête) en Europe s’avéra une conversion de l’héritage de Thatcher de simple anecdote répréhensible en Histoire gravée dans le marbre. Mais ce n’est pas la fin – au contraire, l’espoir est apparu en des endroits où personne (en Occident) ne soupçonnait qu’il fût possible. L’optimisme, c’est pour la perspective.
Est-ce tout simplement parce que les gens commencent finalement à savoir des choses et qu’ils ont rassemblé assez de force pour le faire savoir à d’autres ? Comme quoi la politique doit rester entre les mains du peuple ? Comme quoi l’économie devrait rester une province dans l’empire du politique, au lieu que le gouvernement ne soit un vassal de l’économie. Comme quoi le capitalisme sans entrave et la liberté ne sont pas compatibles ?
Quand des émeutes et des manifestations ont éclaté en Tunisie au tournant de l’année 2011, la France offrit son conseil en techniques de police et de maintien de l’ordre. Peut-être les gouvernements de l’Union européenne pensent-ils que la Grèce a besoin du même genre d’aide ? Mais se peut-il que les Européens, pourvu qu’ils se défassent de leur épaisse couche d’arrogance, trouvent un modèle dans les mouvements sociaux qui prennent place ailleurs, comme en Amérique latine ? Les Indignados d’Espagne ne sont-ils pas la preuve que les gens ne veulent pas le règne de l’économie, mais celui du peuple ? La crise de l’euro est-il le signe de la dernière tentative du capitalisme de s’imposer par la force ? Le traitement réservé aux Grecs est-il un choc, du même ordre que celui que Pinochet administra à sa population ? Ou bien sommes-nous en train d’assister au dévoilement de la prétention du capitalisme généralisé à être la seule voie de salut de nos sociétés ?
En même temps, comment pouvons-vous nous permettre la déconstruction du projet européen, lequel contient en son cœur un idéal de coopération transnational et commande un modèle de gouvernement cosmopolitique ? Lequel demeure – en dépit des apparences – un moyen de systématiser des mesures de politique économique majoritairement keynesiennes ?
Je me réjouis à l’avance de votre réponse et vous remercie pour les idées incroyablement stimulantes que vous vous consacrez à partager avec vos lecteurs.
Sincères salutations,
Chet & Kader
