June 30, 2009...11:55 am

MENSONGES A GRANDE VITESSE

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Pour certaines personnes bien pensantes, on dirait qu’il va tout simplement de soi que dérégulation et libéralisation apportent le bonheur. C’est à se demander, d’ailleurs, ce qu’on attend pour être heureux !? Un article dans le magazine américain Time (1) vante par exemple les vertus du transport ferroviaire en Europe, secteur qui va entrer à partir du mois de décembre dans une nouvelle phase de mise en concurrence des sociétés de chemin de fer. L’Union européenne applique au transport de voyageurs ce qu’elle a déjà mis en place il y a quatre ans pour les marchandises : fin des monopoles d’Etat – enfin, on va pouvoir être heureux !!! Jugez plutôt :

« Pour les voyageurs, la dérégulation entraînera des baisses de prix, des trains plus rapides et plus de confort. Par exemple, les passagers voyageant sur plusieurs pays sont généralement obligés de changer de train au passage de la frontière. (…) En ouvrant les marchés à la concurrence, les législateurs espèrent donner aux compagnies de chemin de fer le moyen d’offrir plus de services plus souvent, comme notamment plus de voitures en business class. »

Comment un magazine digne de ce nom peut à ce point raconter un tel ramassis de mensonges ??? Parce que ce n’est pas du journalisme, c’est de  l’idéologie. La « dérégulation » porte mal son nom, pour commencer : pour faire de la concurrence un principe de la vie de nos économies, il faut bien légiférer dans ce sens, afin de substituer au service public la rentabilité ; ensuite, on voit mal comment les prix vont baisser quand il s’agit surtout d’attirer les hommes d’affaire, multiplier les offres et le voyage en business class. Enfin, jamais il ne m’est arrivé de devoir changer de train pour passer d’un pays à l’autre en Europe, ça c’est n’importe quoi – sauf à l’intérieur de la Grande-Bretagne, où les trains sont déjà en concurrence depuis l’époque de Thatcher, pour passer de l’Angleterre au Pays de Galles.

Dix mois après le démarrage d’une crise financière, économique et industrielle historique, le discours justificatoire en défense du dogme de la concurrence libre et non-faussée continue de faire florès. Il ne s’agit pourtant ici ni de défendre les droits des voyageurs ni de favoriser leur circulation sans entrave. Le langage de la libre-concurrence dans ce cas est celui de la classe des investisseurs, encore appelée « le parti de Davos » (2). Les mesures prises par l’Union européenne dans nombre de domaines devancent de beaucoup l’ambition même du premier directeur général de l’Organisation mondiale du commerce, qui disait : « Nous n’écrivons désormais plus les règles d’interaction entre des économies nationales séparées, nous écrivons la constitution d’une économie mondiale unique. » (3)

Ainsi, « que l’économie mondialisée produise une élite n’étonne personne. Tout marché génère des différences économiques de classe. Dans un contexte national stable, où le capital et le travail ont besoin l’un de l’autre, les équilibres politiques obligent les uns et les autres à s’entendre en définissant les termes d’un contrat social qui permette un meilleur partage et de maintenir loyale la majorité envers les décideurs. (…) Mais dans le cadre de marchés en voie de se mondialiser, les investisseurs trouvent des travailleurs, des clients et des partenaires à peu près n’importe où. A ce compte-là, ils ont en partage plus d’intérêts entre eux qu’ils n’en ont avec leurs compatriotes nationaux. Ils poursuivent également le même intérêt à échapper aux restrictions de leurs contrats sociaux respectifs. » (2)

Alors d’accord, si vous voulez donner les moyens aux élites internationales de se déplacer plus vite encore. Et si vous voulez libéraliser le secteur du transport ferroviaire pour rentabiliser les compagnies et envoyer balader le service public, d’accord aussi. Mais quand même, le TGV, pour le construire, il n’aura pas fallu attendre de privatiser la SNCF, non ? Le jour où la France a mis en service ses TGV, il y en avait plus de 100 lancés le même jour. En Amérique, le jour du lancement du train rapide par la société privée AmTrak, il y en avait 3. Alors, mais alors ! Le train, c’est bien, mais quand est-ce que qu’on va arrêter de nous mener en bateau ?

Jonathan, pour le lundi 15 juin 2009

(1) Time, 1er juin 2009 (bien sûr, en Union européenne, tout dépend de qui tient les rennes ; l’Union n’est pas un mal en soi : et si l’on harmonisait tous ensemble le droit du travail par le haut en faisant modèle pour le reste du monde, plutôt que de suivre des modèles éprouvés par Thatcher et Reagan ?)

(2) Jeff Faux, dans « le Parti de Davos », publié dans The Nation, 13 février 2006. Précisons ici qu’une opposition tous azimuts à la mondialisation n’est pas non plus à propos : qu’on songe à la possibilité, toujours reportée à plus tard, d’une européanisation du droit du travail, qui permettrait de restituer un contrat social supra-national qui contienne en équilibre l’intérêt à la fois des investisseurs et des travailleurs.

(3) Renato Ruggieri

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