June 23, 2009...8:55 am

MAROPEENNE

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Quand Assia vint en France, elle fut accueillie par une délégation de professeurs d’université au département de Littérature. Assia enseigne le français dans un lycée au Maroc et, pour monter un échange académique dont son gouvernement l’a chargée, elle a prévu une tournée universitaire en Normandie. Mais lui faut-il pour autant supporter les sarcasmes de ses hôtes ? “Ah, vous êtes une femme. Vous devez avoir bien de la chance.” Le professeur croit sans doute que les femmes au Maroc sont opprimées, n’ont que peu de chance d’accéder à la culture, d’avoir une vie professionnelle. “Ah ? vous avez aussi le fax chez vous ?” Et ses collègues réservent à Assia un regard compatissant. Ils s’imaginent les gens au Maroc circuler encore à dos de chameau, peut-être.

Hommes de lettres, et ignorants de la vastitude du monde, ils pérorent incessamment de leur supériorité si sûre. Et avec eux, tout l’Occident moderne, qu’il en aille de littérature, de science, de technologie, ou de mœurs politiques. De musique aussi : « Comme la plupart des champions de la culture occidentale, [le professeur] feignait de croire que les différences de culture étaient sans importance. Il pensait que la musique – sa musique – appartenait au monde entier, à tous les temps, à toutes les races ; qu’elle s’adressait à tous les peuples et interpellait toutes les âmes. » (1)

Comment expliquer ce mélange à la fois de prétention universelle et de supériorité, si ce n’est par l’arrogance qui sévit jusqu’aux pensées les plus intimes de l’élite ? Par la même occasion, on ne peut pas s’étonner que Nawal, née française de parents nés marocains, ne trouve pas de travail dans son propre pays (2). Malgré son diplôme d’une école de commerce réputée, ses candidatures sont toutes rejetées et elle se décourage. Quand elle demande conseil au Pôle Emploi, on lui recommande de changer de nom : c’est un fait qu’en France un candidat portant un nom à consonance arabe encourt trois fois moins de chances d’être retenu.

Nawal part donc au Maroc, où on l’accueille à bras ouverts. Elle y est reconnue ; elle devient consultante dans un petit cabinet où elle fait valoir la qualité de ses diplômes et l’excellence de ses talents personnels. Quand elle rencontre Assia, de retour de son voyage académique, elles parlent de la France et de l’Europe. Assia s’attriste que le pays qu’elle admirait ne mérite pas son affection, et Nawal attend le jour où elle pourra y revenir sans avoir à changer de nom. Elle se reconnaît française pourtant, mais seulement dans un certain sens : d’une France ouverte, cosmopolite, européenne, carrefour des contrées du Nord et de la Méditerranée.

Le professeur qui, dans Parsifal, chantait Wotan, lui-même « jamais ne se surprit à voir l’avènement du crépuscule de ses dieux » (1).

Jonathan, pour le 8 juin 2009

(1) Adapté de ”The Time of Our Singing”, Richard Powers, p. 132, Vintage

(2) info du Wall Street Journal, reprise dans le Courrier international du 4 au 10 juin 2009

2 Comments

  • Ce n’est pas un titre qui fera de ces universitaires des membres d’une quelconque élite. La magie n’a de toute évidence pas opéré sur eux : tout au plus sont-ils des pairs, solidement ancrés dans leur petite communauté et auxquels apparemment on n’a jamais demandé d’aller découvrir ailleurs.

  • (1) “auxquels apparemment on n’a jamais demandé d’aller découvrir ailleurs” : si on ne le leur a jamais demandé, on a eu tort, et s’ils ne sont pas capables de se l’être demandé à eux-mêmes, ils font une bien piètre “élite”, en effet ;

    (2) “tout au plus sont-ils des pairs, solidement ancrés dans leur petite communauté” : c’est là bien le trait d’une classe recroquevillée sur elle-même, qui perd non seulement le sens de sa “base” mais, pire, celui des réalités – cela ne fait pas de ces gens des membres d’une élite, mais cela ne les en empêche pas non plus ; que ceux qui en sont le méritent ou ne le méritent pas à nos yeux, c’est une autre histoire ;

    (3) “La magie n’a de toute évidence pas opéré sur eux” : quand on a les yeux pleins de soi-même on ne trouve ailleurs que la confirmation confortable de l’excellence de soi-même ;

    (4) “Ce n’est pas un titre qui fera de ces universitaires des membres d’une quelconque élite” : et là est toute la question – qu’est-ce qui fait qu’on en est on qu’on n’en est pas ? La noblesse de coeur et la grandeur d’âme dont aimerait voir affublée l’élite idéale relèvent plus de l’idéalisme que de la réalité ; un titre peut suffir à “mériter” pour des yeux officiels le statut de l’excellence, alors même qu’il ne s’agit ici bien que d’apparences. Mais au fond, on est bien d’accord, quelle “élite”, vraiment, forment les professeurs d’une université de province, si ce n’est que d’appartenir aux notables locaux ?

    Qu’une telle attitude de leur part ternisse leur blason n’est pas démérité ; d’autres en revanche, plus forts et mieux placés, continuent de recevoir les honneurs quand en fait ils sonnent tout aussi creux. Je crains juste que, élite ou pas, des professeurs responsables de la transmission du savoir et d’une certaine vision du monde ne soient à l’image d’une société entière qui, elle tout autant qu’eux, s’emplit les yeux de sa propre excellence dès qu’il s’agit de se comparer.


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