Les voyages nous transforment. Peut-être suis-je l’objet d’une distorsion spatio-temporelle. Je vis pour l’instant dans l’interstice des possibles, dans une craquelure de la ligne du temps, qu’on se figure comme un continuum parfait, ce qui n’est guère qu’une idée reçue. La vitesse des déplacements aujourd’hui dépasse le seuil de la vitesse que les corps peuvent supporter. Il suffit d’une attention un peu supérieure à celle qu’on accorde aux gestes de notre quotidien pour se retrouver soudain dans le nexus d’une expérience extra-corporelle. Tout nous échappe, y compris la conscience d’un corps plein. Quelque chose de moi s’éparpille dans l’espace, happé par je ne sais quel trou noir de l’oubli. Serait-il possible alors qu’on soit à un endroit et en même temps en un autre ? Après tout, c’est une évidence particulaire en physique quantique ondulatoire, reine des sciences. Partout où je passe, je laisse derrière moi la trace d’un fantôme, qui me hante moi plus qu’il ne hante ceux que je laisse ; il est cette conscience d’un être vivant en parallèle de mon être présent, témoin constant d’une autre vie, peut-être d’un monde entier qui suivrait la courbe d’un faisceau de voies envisageables différents, définissant un univers entièrement autre et contenant le nôtre simplement comme une de ses multiples hypothèses. A trois heures du matin, je me réveille, la faim au ventre, comme à midi au plus fort du jour. A 18 heures, je suis frappé d’un sommeil cataclysmique, comme si la fin du monde était proche, qu’il fallait mettre en veille nos consciences débordées, à force de tricoter des mondes possibles que les résistances du réel et des pouvoirs plus grands que nous nous refusent.
A l’aéroport, un ex-Colombien devenu citoyen des Etats-Unis me raconte combien il lui est devenu difficile de revenir dans le pays de sa famille ; le temps y est tellement plus lent, les impératifs du travail y sont tellement plus secondaires. Il m’explique à quel point son corps s’est formé à la routine américaine du travail forcené, qu’il ne soutient plus le temps des vacances et des congés. Inactif, il tourne en rond, incapable désormais de chanter sur sa branche le bonheur des oisifs. Les bienfaits des choix sociaux européens paraissent sous cet angle infiniment dérisoires, quand à ce point les corps s’impriment des réalités que la vie leur impose… Je regarde à présent par le hublot de l’avion qui me ramène, portant dans les airs ses 740 tonnes à 1 000 km à l’heure… L’océan sans fin contraste avec les dentelures de la civilisation tout aussi fragile que virale, les vaguelettes de l’éternité font un chatoiement dans la fin du jour qui approche, que me dévoilent les nuages déchirés par les vents. La nuit sera courte, ne durera que 4 heures, car je vais à contre courant de la rotation de la Terre.
Les paupières lourdes, mes yeux s’emplissent du souvenir des paysages que ma conscience à conservé du vol au-dessus de la lisière du continent que je quitte. La spirale des cités pavillonnaires, le ligne droite des autoroutes, le patchwork des champs rangés par ordre de couleur, jusqu’au vert foncé des forêts sauvages. Peut-on aimer les hommes, même d’aussi haut ? Il faut savoir écouter ses fantômes aussi, ceux qu’on laisse dans nos vies possibles et parallèles, qui continuent de nous accompagner où qu’on aille. J’entends la voix canadienne de mon amie Kyra, incarnée dans une intention sérieuse et déterminée ; elle dit :
“Ne s’agirait-il pas surtout de la dégradation de notre rapport à l’Espace et au Territoire au sens plus spirituel du terme – rapport en voie de perdition ou déjà perdu – qu’on essaie vainement de rattraper sur les plans politiques (alors que notre sens même du politique est totalement corrompu) ? Ne seraient-ce pas justement nos efforts et nos débats qui soient trop souvent déshumanisés, dépourvus de sens profonds ? Comment attribuer une âme à un paysage alors que nous en sommes nous-mêmes dépourvus ? Pour qu’un paysage puisse vivre à l’extérieur de nous, il faut d’abord qu’on lui ait accordé une place privilégiée sur le plan spirituel, ce à quoi se rapportent et servent l’art et la culture.”
Là-bas, j’écoutais HDR aux mauvaises heures, quand l’automate prend le pas sur les animateurs du jour. Ici, me contenterai-je des rediffusions de WNYC (radio publique new-yorkaise) ? Espoir : un jour, peut-être, avoir les trous en face des oreilles.
Jonathan, revenu d’Amérique, pour le 10 mai 2009