June 13, 2009...4:06 pm

CHILLAX

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1. Dans ce pays d’Amérique, il faut souvent voir l’excès d’un mot comme le signe d’un manque. Et ce mot vient tellement en excès qu’il déborde, que même on l’utilise en-dehors de son terreau d’origine. On l’utilise en France par exemple : c’est COOL. Cool, ça veut dire “froid”, mais dans un sens positif, par ce que tout tend à surchauffer ici, la surchauffe du stress, du travail et de la pression sur les individus, qu’on charge de toutes les responsabililtés. “Aide-toi et Dieu t’aidera”, c’est le fatalisme à l’Américaine, celui du “tough luck” – pas de bol mon gars, là je peux rien pour toi -, ou celui encore qui tient à désigner le perdant, pauvre et raté comme l’auteur même de sa situation. Dans un pays où le temps minimal de congés garanti est d’une semaine par an seulement, quel meilleur conseil donner si ce n’est d’être cool, pour ne pas péter les plombs (syndrôme reconnu du “burning out” – un symptôme de surchauffe), d’être relax Max, de wind down (c’est-à-dire de se détendre, comme un ressort dont on relâche la tension), ou de chill out (encore un conseil pour se rafraîchir) et, dans la langue argotique, pourquoi ne pas carrément chillax pour en avoir deux en un par contraction – chill out + relax.

2. L’absence d’un mot peut être tout aussi instructive. Il n’y a pas ici de terme pour désigner avec la même force, la même évidence, la même disponibilité l’idée pourtant si répandue chez nous en France de “subir”. Cela fait sûrement des Français les recordmen du monde de la râlerie. Puisqu’on subit tout, dans ce pays où l’Etat reste perçu à la fois comme la mère de tous, mais aussi et par conséquent la cause de tous nos maux, avec l’administration, la politique omniprésentes (subventions, congés payés, Sécurité sociale…), comment ne pas blâmer de temps à autre cette toute-puissance qui régente nos vies ? En Amérique, au contraire, le régime du “tough luck” fait à ce point système que, par exemple, le budget militaire le plus énorme du monde sert le plus certainement à investir dans les maintes guerres que l’empire mène à ses marges, mais de pension pour les “vet” (vétérans = anciens combattants) il n’y guère ; idem pour les veuves et les familles privées de père, mort au combat. Les “charities” prennent le relais, en appellent à la générosité des citoyens directement. Pas d’impôt pour financer le besoin de solidarité, pas de subvention non plus, ce sont les associations qui redistribuent aux bénéficiaires les dons qui leur sont faits. Le “public” en France désigne automatiquement l’Etat ; en Amérique, c’est les gens.

Toujours est-il que là où il n’y a personne à blâmer, il faut se blâmer soi-même. Un employeur ne t’exploite pas – c’est toi qui as signé un mauvais contrat. “Un job est toujours un job” : you gotta do what you gotta do, et si tu ne te prêtes pas au jeu, c’est toi qui exploites le système, et ça aussi en fin de compte c’est une attitude de loser.

3. Et puis il y a les méfaits d’un mot qu’on prend pour un autre : on appelle succès la médiocrité, et on prend pour de la médiocrité ce qui ne relèverait que de l’humilité. En effet, le succès, ou la réussite, sont l’impératif prescripteur le plus prégnant dans le discours dominant – avec la self-made person par exemple. Ils se transforment souvent en une liste des accomplissements à réaliser dans la vie. Dès le plus jeune âge on commence à accumuler les preuves de réussite (ou achievement) tangibles : médailles sportives, fanion de la fanfare locale, photo des plus beaux voyages, certificats en tous genres – y compris du gars ou de la fille la plus cool de la classe… – et diplômes universitaires, accrochés au mur et encadrés. Quand je serai grand j’aurai une bonne carrière, un bon mariage, une famille heureuse dans une belle maison. Rien que de très naturel. Mais comme le succès régente tout, on en oublie d’être modeste ; que vaut une vie menée à remplir la liste des souhaits qu’une vie réussie commande de satisfaire ? Que faire lorsque la liste est remplie, quel nom donner au bonheur si chèrement poursuivi ? Il n’est point d’humilité ici, car là où l’humilité suffirait, c’est la médiocrité qu’on voit : la médiocrité se promène en 4×4 de luxe, vit dans les immenses maisons des cités pavillonnaires, se refuse le droit d’admettre l’échec quand alors l’humilité au contraire laisse toujours ouverte la possibilité d’aller plus loin et plus haut, au-delà, surtout, des marqueurs matériels de la réussite. Comment, alors, ne pas prendre cela avec un peu de philosophie ? Chillax, man.

Jonathan, à Maplewood, New Jersey, pour le 5 mai 2009

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