Il est une chose dans les historiens sont friands : les impressions reportées dans le secret des carnets intimes des « témoins oculaires de l’époque ». Jouons le jeu ; écrivons ensemble une page de notre carnet intime en ce jour ordinaire du début d’automne, un jour comme un autre, où tout nous semble quelque peu insignifiant… Mais qu’en diront les historiens de demain lorsqu’ils liront nos impressions vaguement blasées ?
Matin. Je prends le métro à Boulingrin. Sur la place du marché, petit attroupement. C’est un show, des motos tournent en rond dans un enclos – c’est la police nationale. A cheval sur leurs bécanes, ils font des figurent, font les acrobates, amusent les enfants. La police, c’est sympa. Belle proximité. Peut-être vont-ils faire naître des vocations précoces ? Il y en a besoin.
Rive gauche, Saint-Sever, midi. J’y retrouve des amis journalistes qui la veille étaient dépêchés à Mont-Saint-Aignan pour couvrir un événement plutôt anecdotique : la municipalité devient propriétaire du golfe, le golfe devient un bien public. En ces jours où les sceptiques parlent de libéralisation, démission de l’Etat de ses attributions traditionnelles, empiètement du privé sur le public, partenariats public-privé… on dirait qu’ils oublient de faire bonne mesure ! Un golfe, bien commun des citoyens, c’est quelque chose tout de même !
Hauts-de-Rouen, l’après-midi. Discussion avec un collègue, Jean-Marc. Là, il s’énervent sur « les Français ». Il veut dire : ceux qui ne sont pas noirs. Jean-Marc, né à Paris de parents guadeloupéens, raconte qu’il ne se sent plus chez lui nulle part ; il se sent moins français que des Européens venus de l’Est par exemple, qui ne sont pourtant pas du tout français. Drôle d’impression, qui me laisse perplexe.
Quartier de la Croix-de-Pierre. La rue, la nuit. Un type bourré titube en chantant. Puisant au plus profond de son inspiration vacillante, il ne trouve rien de mieux qu’une Marseillaise déglinguée. Chagrin d’amour, fierté nationale ?
Voilà ces quatre moments inoffensifs récoltés dans une journée banale. Mais la banalité est-elle jamais sans effet ? Car ce n’est qu’un début : five more years… Et à la longue, ça fait quand même 4 x 365 jours x 5 = 7 300 occurrences, de quoi lentement transformer les cerveaux trompés par « l’innocence » de ces moments. Alors reste plus, chers collègues témoins oculaires, qu’à ouvrir les oreilles, sur HDR.
(première moitié de novembre)