J’ai cru longtemps que le libéralisme économique faisait peu de cas des nations et que, pour s’assurer une expansion toujours plus grande, il allait de pair avec un internationalisme qui fasse toute sa place au marché, surpasse les résistances politiques et annihile les frontières et leurs barrières douanières. Mais s’il régit aujourd’hui la marche des choses comme avant la religion structurait les rapports des hommes entre eux et avec le monde, il faut préciser que c’est sous la forme dominante de ce qu’on pourrait appeler plutôt « national-libéralisme ».
Or celui-ci a pour produit la guerre perpétuelle. En effet, le libéralisme économique tel que conçu politiquement par Thatcher et Reagan est, je pense, le paradigme de ce début de 21ème siècle. Il procède d’un choix politique d’orienter la société selon des préceptes économiques. Première remarque : il faut bien une dose d’autorité étatique pour permettre à l’économie du pays de se doter d’une économie libérale, dans laquelle en principe l’Etat n’intervient pas dans l’économie. On arguera que la mal ayant été fait, il fallait bien réajuster la réalité en intervenant un tant soit peu, tout comme la Treuhand allemande à permis l’économie est-allemande de se libéraliser. Mais ici l’économie reste un enjeu de pouvoir pour l’Etat, un moyen de sa puissance, et donc, contrairement à ce qui se dit plus souvent, le politique n’est pas si nettement au service d’une économie devenue la fin de l’activité des hommes. Seconde remarque : la concurrence étant une des lois majeures du marché en économie libérale, cette concurrence est aussi reportée sur le plan politique où les gouvernements eux-mêmes se lancent dans la course. Les économies nationales demeurent un lieu d’identification – le « made in USA », « made in France », « made in China » font la fierté des populations – autant que de protection contre les « délocalisations ». Surtout elles sont un lieu d’expériences (ah, tiens, les Britanniques font mieux que nous, ah, mais non, regardez les Suédois, et les Espagnols, hein, ils font comment ? etc.) et le substrat d’où émergent les « champions » nationaux.
Ce libéralisme-là n’évince donc pas les jeux de pouvoir politiques sur la scène internationale ni non plus les tendances monopolistiques sur le plan économique. Des tensions au contraire en découlent : si les petits Etats-Nations (Irlande, Nouvelle-Zélande, Danemark) s’en sortent mieux que les grands, autant revendiquer alors la constitution de nouveaux Etats économiquement viables qui tirent prétexte de l’argument « ethnique » : la Flandre en Belgique, l’Ecosse en Grande-Bretagne, la Catalogne en Espagne, le Québec au Canada…
Mais dans ce concert des tensions, la trompette du national-libéralisme vante le libéralisme chez les autres et ne le pratique pas chez soi ; le libéralisme économique doit s’imposer aux autres dans l’intérêt national des premiers avec, dit-on, le « pack » démocratique complet : démocratie parlementaire, pluralisme, élections libres, etc. comme ça s’est passé dans le cas de l’Irak. Quant au nationalisme de la Chine, il n’est pas gênant, ni non plus l’absence chez elle de mœurs véritablement démocratiques, tant qu’elle joue le jeu des échanges mondiaux et des investissements internationaux. De plus elle contrôle la région du sud-est asiatique et une population immense, chose que l’Occident n’aurait pas les moyens d’assumer à sa place. Quant à l’Inde, l’autre géant de la mondialisation en train de se dessiner, la multitude de ses pauvres et les incroyables inégalités en son sein ne sont pas plus choquantes que pour la Chine parce que son économie aussi connaît un « taux de croissance à 2 chiffres ». Du coup, ce qui fait de la Corée du Nord, de Cuba, ou du Venezuela des « méchants » c’est qu’ils entendent s’opposer idéologiquement à la domination libéral-nationaliste tout en en pratiquant une forme outrée. Qu’ils n’ont pas de taux de croissance enregistré. Et qu’ils sont tout petits.
(pour la deuxième moitié d’Octobre 2007)