March 5, 2008

Plantons la différence à la mode de chez nous

Que faire aujourd’hui de « la différence » quand elle érigée en valeur absolue de la démocratie politiquement correcte ? Que faire de l’opinion divergente lorsqu’elle est prétexte à la mort du face-à-face ? Au grand jour indiscret des sunlights télévisuels, qui déteint sur les faux-semblants de nos rapports quotidiens, on préfère l’accord quand en réalités seules nos solitudes sont notre bien commun.

Pour soi-disant laisser place à la différence « chérie », paraît-il, on n’est désormais plus d’accord pour être en désaccord – alors que le désaccord est le fondement même d’une société civile possible, d’un vivre-ensemble non de discours mais d’expérience. Entre le TU et le TOI des médias, cette familiarité qui indique la collusion des petits mondes qui mènent la danse des élites, il y a la provoque, ou l’insolence, qu’on réserve sous la bannière exclusive du spectacle. Mais de véritable impertinence, point.

Pour être franc, ce n’est pas donné à tout le monde d’être en désaccord – et encore moins d’être impertinent. Ne faut-il pas avoir quelque chose à dire pour remettre les poncifs à leur place, ou rabattre le caquet aux souverains pontifiants ? Je me rappelle de l’émission qui passait sur HDR avec des étudiants étrangers, par exemple l’un turc, l’autre allemand, à qui l’on demandait de s’exprimer sur un sujet commun – comme l’adhésion de la Turquie à l’Union européenne. Il ressortait souvent de ces émissions qu’il est plus facile d’exprimer, dans une langue qu’on maîtrise mal et à propos de sujets difficiles, l’accord que le désaccord. Il en va de même pour quiconque, locuteur expérimenté ou non de la langue française : le désaccord demande du point de vue, des tripes, des idées, de l’expérience parfois, de la mesure et de la démesure…

Peut-être le rôle d’une radio est-il ceci, non pas de dire systématiquement le désaccord (car c’est un poncif aussi de n’être pas d’accord) – mais de sommer l’accord de se justifier. De ne pas laisser les gens dans la soumission de l’accord général qui, doux et réconfortant, fait qu’on était même d’accord sans le savoir, non ?

Jonathan

deuxième quinzaine de février 2008

February 3, 2008

LE POMPIER ET LE RENTIER

 

2008 : l’ère est aux réformes et, au cœur des habitudes en France, beaucoup de choses doivent changer – et changent déjà. Les habitudes présidentielles ; les habitudes du bon vieux demi, accoudé au bar, la clope au bec ; ou encore le système de redistribution, en pleine secousse – par exemple, le budget alloué aux contrats de travail aidés.

 

Les contrats aidés sont un appoint essentiel dans la vie des associations, puisque leurs emplois rémunérés en dépendent très largement. Pour ce qui est des Contrats dits d’Accompagnement dans l’Emploi, leur enveloppe devrait être réduite de rien moins que 40%. Ça c’est de la réforme… Faut-il y voir une contrepartie des cadeaux fiscaux consentis à l’avantage des contribuables plus nantis ? Ou le moyen de transférer les volumes d’argent nécessaires pour financer le tout nouveau Plan Banlieue de Fadela Amara ?

 

Dans tous les cas, de grands chambardements en perspective. Entre associations, la concurrence pour les subsides de la Puissance publique se fera plus ardue, avec l’élimination mécanique des celles qui ont les reins les moins solides.

 

Et comme la Radio HDR est aussi une association, nous sommes concernés. Mais, réforme ou non, mise au pas ou réorganisation, voilà toujours ce que nous redoutons le plus : le syndrome du pompier et le syndrome du rentier. Quelle qu’elle soit, une association oscille dans ses activités entre ces deux pôles, qui sont comme l’article de sa mort.

 

Le pompier : il éteint les feux lorsqu’ils se déclarent dans le quartier, mais il ne peut jamais vraiment changer les choses au fond. Relais de la paix sociale à bon compte, il finit par être le complice de l’ordre public qui se passe de vraies réformes sociales.

 

Le rentier : il se nourrit de l’argent des contribuables, existe pour continuer encore d’exister, en oubliant la portée de ses missions premières, qui étaient de servir les habitants en premier lieu.

 

Mais peu importe les transformations qui nous attendent si, au fond, elles s’accompagnent des moyens d’éloigner ces deux syndromes à l’aune desquels on pourra sérieusement mesurer le bien-fondé des réformes.

 

Quant à la Radio HDR, avec tout un tissu complexe de partenaires en tous genres, de bénévoles et d’usagers de tous poils, elle a pour obligation de donner à entendre les voix différentes que la diversité humaine invente en permanence. Le monde est vaste et les petits d’esprit qui l’habitent et s’y font parfois leur place au premier rang n’ont pas le monopole de ses limites.

 

Jonathan

fin janvier, début février 2008

December 2, 2007

le Syndrome corse

Zone franche = zone urbaine sensible d’au moins 10 000 habitants à fort taux de chômage + grande proportion de jeunes + faible potentiel fiscal. La « zone franche », économiquement, désigne un territoire échappant à la règle générale par un dispositif d’exemptions de charges patronales et, politiquement, vaut comme instrument de la volonté d’y étouffer la logique de l’honneur (caïds, loi du silence, économie parallèle, réseaux) qui prend le pas sur la Justice. La « zone franche » est-elle un bon moyen de « dynamiser » la vie dans ces quartiers en déshérence ?

Voyons. La zone franche, c’est un peu comme la Corse : la Puissance publique, c’est la force structurante et la Corse, le territoire qui tient en échec la structuration qu’on lui impose.

Grosses godasses et short rouge, sac à dos plein et sueur sur le front, voilà comment j’engage la discussion avec le berger corse ; les « Français », dit-il avec tact, viennent sur l’île, investissent, ramènent leur main d’œuvre sans embaucher sur place, font la saison touristique et repartent, sans laisser un sou sur l’île. Vous comprenez, dans ces conditions, que « la préférence corse » n’est pas une question ethnique, mais plutôt économique. L’impression qu’il nous reste, c’est que le développement de l’île, c’est pour servir d’abord l’intérêt des continentaux, pas des Corses eux-mêmes.

Et la zone franche ? Il s’agit d’encourager de jeunes entreprises et d’attirer des investisseurs. Quel intérêt auraient-ils de s’installer dans des quartiers souvent enclavés, dont la réputation est mauvaise, s’il n’y avait en échange une incitation, une aide – des exonérations ?

Tout l’enjeu est de ne pas faire les choses à moitié, car l’image dont souffre ces quartiers peut à se point effrayer les clients des entreprises que, peu importe les aides, leur projet est déjà mort dans l’œuf. La difficulté provient souvent plus de l’image que les gens « à l’extérieur » se font du quartier que de la réalité du quartier lui-même. En même temps, il n’existe pas les ressources suffisantes dans la « zone franche » pour surmonter cette difficulté ; il faudrait donc des aides bien plus importantes, et autrement concertées pour enclencher une réelle dynamisation, pour donner un début de structure. C’est exactement ce que le berger corse me dit ; certaines entreprises aux épaules larges s’installent, profitent des exonérations, puis s’en vont. Aussi, aider au développement des zones franches est à la mode – et le bénéfice de ces actions revient aux politiques d’abord avant de servir concrètement les habitants. De la belle parole promouvant le développement économique au soupçon d’exploitation quasi-coloniale, il n’y a qu’un pas…

Pascal Paoli, Général de la Nation Corse en 1755 faillit réussir son double pari de rendre la Corse indépendante et de sortir les habitants de l’enclave et de l’enfermement culturel en prônant la Justice pour y casser la logique de l’honneur. Or, dans le sillage du drame de Villiers-le-Bel, c’est cela que je veux dire: point de justice possible tant que le regard est brouillé, là où l’on protège le « coupable », où « l’agresseur » devient la « victime », le « délinquant » devient le martyr.

Ce n’est pas demain la veille que les habitants des Hauts, résidant en zone franche, pourront proclamer : VIVA LA ZONA FRANCA !

(première moitié de décembre 2007)

December 1, 2007

2911/ 07

Alors que les médias en France s’enquièrent cette semaine des suites de la mort de deux jeunes gens à Villiers-le-Bel, percutés par une voiture de police et tombés de moto, sans casque, le magazine américain Time s’inquiète, lui, d’une autre mort ; il titre en couverture LA MORT DE LA CULTURE FRANÇAISE. Quel rapport ?

En effet, on ne parle pas de culture ici, on s’étonne plutôt de l’intranquillité sociale – les grèves, le malaise dans le monde du travail, et la question récurrente des « banlieues ». Pourtant, culture et intranquillité sociale sont deux sujets qui ne sont pas si indifférents l’un à l’autre… Qu’ont-ils en commun ? Peut-être la perte de certains repères identitaires.

Le sociologue JP Le Goff explique que « les événements des banlieues relèvent moins de la pauvreté que de phénomènes de déstructurations identitaires » venant s’ajouter à la misère. A-t-on jamais vu les chômeurs désespérés des années 30 s’en prendre à la soupe populaire – comme certains jeunes s’en prennent maintenant aux services publics présents dans leurs quartiers ? JP Le Goff remarque à quel point l’argent facile et les marques du look branché fascinent ces jeunes, tout comme ils tombent dans le mimétisme de gestes vus à la télé. Bref, tous ces pseudo-repères sont des repères EXTERIEURS calqués sur les schémas que notre société fait circuler en masse.

Même s’ils ne sont qu’une petite minorité numérique, ces jeunes gens nous renvoient en pleine tête un malaise qui prend sa source non dans les quartiers reclus mais dans la société en général – la ghettoïsation de la société française. Ce qui gène, ce n’est pas qu’ils sont une petite minorité trop bruyante, c’est qu’ils sont SYMPTOMATIQUES de nos problèmes.

Ecoutez plutôt : « La crise des banlieues n’est que la pointe de la question sociale engendrée par le libéralisme » érigé aujourd’hui en idéologie salvatrice du chômage et du retard de la France dans la compétition mondiale. « Les jeunes fauteurs de troubles ne vivent que dans le rapport de forces au service d’un intérêt [individuel] immédiat » ; ils sont très souvent insensibles aux notions de solidarité, d’engagement politique et militant… Et c’est ça la définition même du marché, dont ils ont trop bien appris la leçon !

Nous y revoilà donc : le déclin du rayonnement culturel de la France a parti lié avec la bataille perdue sur la marché mondial de la culture ! Aujourd’hui, c’est autant Wall Street et le Guggenheim à New York qui l’emportent sur Paris, c’est autant la City de Londres que la pop anglaise qui l’emportent sur la France. Time s’interroge : y a-t-il espoir pour un ressaisissement ?  La richesse dormante de la culture en France provient de sa diversité explosive ; les Diams, Rachid Taha ou Abd al Malik d’aujourd’hui montrent, entre autres, la voie d’un renouveau… Time voit en la France un pays qui sait emprunter chez les autres ce qu’ils ont de meilleur, un pays où prennent place le mélange et l’échange, parce que les inspirations venues du monde y trouvent une oreille attentive.

L’article conclut que : « Lorsque les esprits plus conventionnels de l’establishment, au lieu de s’inquiéter de déclin, applaudiront le ferment créateur des franges de la société, la France pourra enfin retrouver sa réputation ! » et donc voir sa jeunesse en mal d’avenir et de repères identitaires avec plus de compréhension, en assumant mieux sa « diversité explosive ».

Alors comme dit Tufek, sortez couverts – oui mais d’un casque. 

Les références sociologiques de cette chronique : JP Le Goff et Guillaume Kopp ; http://www.politique-autrement.org/spip.php?article247]

November 14, 2007

Témoins oculaires

Il est une chose dans les historiens sont friands : les impressions reportées dans le secret des carnets intimes des « témoins oculaires de l’époque ». Jouons le jeu ; écrivons ensemble une page de notre carnet intime en ce jour ordinaire du début d’automne, un jour comme un autre, où tout nous semble quelque peu insignifiant… Mais qu’en diront les historiens de demain lorsqu’ils liront nos impressions vaguement blasées ? 

Matin. Je prends le métro à Boulingrin. Sur la place du marché, petit attroupement. C’est un show, des motos tournent en rond dans un enclos – c’est la police nationale. A cheval sur leurs bécanes, ils font des figurent, font les acrobates, amusent les enfants. La police, c’est sympa. Belle proximité. Peut-être vont-ils faire naître des vocations précoces ? Il y en a besoin. 

Rive gauche, Saint-Sever, midi. J’y retrouve des amis journalistes qui la veille étaient dépêchés à Mont-Saint-Aignan pour couvrir un événement plutôt anecdotique : la municipalité devient propriétaire du golfe, le golfe devient un bien public. En ces jours où les sceptiques parlent de libéralisation, démission de l’Etat de ses attributions traditionnelles, empiètement du privé sur le public, partenariats public-privé… on dirait qu’ils oublient de faire bonne mesure ! Un golfe, bien commun des citoyens, c’est quelque chose tout de même ! 

Hauts-de-Rouen, l’après-midi. Discussion avec un collègue, Jean-Marc. Là, il s’énervent sur « les Français ». Il veut dire : ceux qui ne sont pas noirs. Jean-Marc, né à Paris de parents guadeloupéens, raconte qu’il ne se sent plus chez lui nulle part ; il se sent moins français que des Européens venus de l’Est par exemple, qui ne sont pourtant pas du tout français. Drôle d’impression, qui me laisse perplexe. 

Quartier de la Croix-de-Pierre. La rue, la nuit. Un type bourré titube en chantant. Puisant au plus profond de son inspiration vacillante, il ne trouve rien de mieux qu’une Marseillaise déglinguée. Chagrin d’amour, fierté nationale ? 

Voilà ces quatre moments inoffensifs récoltés dans une journée banale. Mais la banalité est-elle jamais sans effet ? Car ce n’est qu’un début : five more years… Et à la longue, ça fait quand même 4 x 365 jours x 5 = 7 300 occurrences, de quoi lentement transformer les cerveaux trompés par « l’innocence » de ces moments. Alors reste plus, chers collègues témoins oculaires, qu’à ouvrir les oreilles, sur HDR.

(première moitié de novembre) 

November 14, 2007

1511/ 07

Dans le sillage du Grenelle de l’environnement qui s’est terminé le mois dernier, je voulais prolonger quelques discussions en ce qui concerne en particulier le réchauffement climatique.  

Les solutions existent, et des lendemains meilleurs sont possibles, mais les pistes à emprunter pour s’y rendre ne sont pas forcément cyclables. Si vous voulez participer, à votre niveau, avec vos moyens, il est toujours possible de faire un geste pour l’environnement. Attention pourtant, ce n’est pas toujours comme vous croyez… Ecoutez plutôt : un ami* à moi spécialiste des questions d’environnement m’a carrément démoralisé en m’encourageant à cesser d’utiliser derechef mon vélo. 

Il se trouve que depuis que les prix du pétrole atteignent des records historiques à maintenant près de 100 dollars le baril, étrangement personne ne parle plus de fin des ressources pétrolières. Pourquoi ? Les compagnies pétrolières y voient une source d’enrichissement plus extraordinaire que jamais, car la dépendance des économies du monde vis-à-vis du pétrole grandit chaque année un peu plus.  

 

 

Le fait est que le pétrole, nous le boirons « jusqu’à la dernière goutte ». La concurrence internationale et la grande orgie dans nos pays de la consommation frénétique nous condamnent à siphoner le fond des réserves jusqu’à la lie.

 

 

Que tirer de cet amer constat ? [Beurk]. Il n’est rien de pire que le vélo pour contribuer à aggraver la situation climatique (si !) puisque tout ce pétrole que je ne consomme pas, c’est autant de pétrole qui sera consommé par les pays en développement.

On le sait, dans ces pays avides de rattraper les niveaux de l’Occident, le souci est de produire, pas de préserver l’environnement. Les normes de production industrielle et de pollution, telles qu’elles existent parfois en Europe ou en Amérique du Nord, y seraient là une entrave à leur développement. Alors si chacun veut contribuer à la lutte contre le réchauffement climatique, mieux vaut rouler en 4×4 plutôt que de laisser une usine chinoise polluer le littoral de Shanghai et sous-payer ses travailleurs ! Préférez l’avion au train, la route au rail, et là c’est autant de pétrole qui ne part pas en fumée dans le ciel du Brésil, du Maroc ou de l’Afrique du Sud. Mieux encore, mon ami vous conseille de creuser une cuve dans votre jardin – et de faire le plein !  

Vous pouvez donc tout garder pour vous-même. Allez – laisse ton vélo au garage, prend ta caisse et vas-y sans scrupule. Appuie sur le champignon, au moins il est pas nucléaire. Amuse-toi, profite à fond de tout ce brut qui nous reste à brûler ! Eh, au fait, quelle est cette marque de gosses cylindrées qui, bien dans l’air du temps, bien hypocrite, vante que, ah ! LE PLAISIR EST UNE ENERGIE RENOUVELABLE ?  

Bon. Bousculez pas, de toute façons i’ en aura pas pour tout le monde.

 * Laurent Fombostier

November 14, 2007

0811/ 07

Point de Vue de la Rédac/ chronique extérieure

Action, réaction ! Ça se passe dans votre région. Un responsable politique convoque des professionnels de l’emploi – directeurs de centre de formation, de l’ANPE, d’agences d’aide à l’insertion… 

Dans une sorte de réflexe très récemment acquis, le responsable politique martèle de manière plutôt sarkozienne qu’il veut de l’action, qu’il veut des résultats. 

Il dit : « Il faut que ça bouge. Prenez par exemple le domaine du bâtiment ; là, il y a de la demande. Sortez-moi 40 gus du chômage, orientez-les, formez-les, faites votre travail. Le reste, je ne veux pas le savoir. » 

Eh oui, action, réaction, ç’a du bon. [Tu seras maçon, mon fils !] Mais QUI sont ces « gus » au regard des objectifs chiffrés du responsable politique ? et QUE sont-ils quand ce qui compte, c’est le résultat, mais pas EUX ? C’est une vraie discussion, mais j’aimerai ici insister sur l’amour du chiffre érigé en religion, et qui fait système. Dans un livre du mathématicien Gilles Châtelet, pourtant publié il y a 10 ans (« Vivre et penser comme des porcs »), il est dit comment le chiffre prend sa place dans notre société et ça fait froid dans le dos. 

Je lis. 

Les chiffres, éructés par centaines, font valeurs et encouragent, surveillent, récompensent ou punissent. (…) Pourquoi les chiffres fascinent-ils tant de simples d’esprit et les impatients toujours friands de références et de certitudes ? Un chiffre ne se discute pas (…), il y a bien une virilité imbécile du chiffre entêté et toujours prêt à s’abriter derrière une espèce d’immunité scientifique. Ces certitudes sont obtenues par la « clarté » de l’évidence du chiffre qui gomme les conditions de la genèse des individus sur lesquels la statistique travaille. 

En effet, peu importe QUI sont ces 40 gus quand c’est les statistiques du chômage qu’on garde dans le viseur électoral. « Les chiffres encouragent, surveillent ou punissent ». A plus grande échelle encore, ils donnent à l’économie les grandeurs, et les cadrans qui la mesurent, ils permettent ainsi de faire du Marché un fait objectif, accompli – un fait de a nature. 

Je lis plus loin. Il s’agit de… 

… remplacer une coercition politique coûteuse et de toute manière nécessairement incomplète et discontinue par une sanction naturelle permanente. L’« économique », sous la forme de la nécessité la plus rudimentaire (…), s’offre comme prothèse de la stabilité économique, prothèse avantageusement substituée à la violence du Prince, qui suscite la crainte, finit tôt ou tard par exciter la haine : « Que se passe-t-il donc dans cette tête qui nous envoie des ordres… On finira par la couper ! »  

Mais le marché, lui, non. Au bout du compte, le chiffre a bien cette vertu d’aider le Pouvoir à instaurer le Marché comme moyen de régulation de la société. Le Politique le délègue ainsi à l’Economique, mais ce n’est ni une démission, ni moins de contrôle ou de pouvoir exercé sur les personnes. Euh, sur les « gus ». 

N’empêche que le métier de maçon, quoi qu’on dise, c’est tout de même pas mal.

October 22, 2007

2210/ 07

Les écoles ont reçu la consigne de lire aujourd’hui une lettre – non pas LA lettre, parce qu’il en existe d’autres, mais UNE lettre de Guy Môquet. 

Je ne veux pas revenir sur les multiples aspects du débat autour de cette lecture…  

… comme si parler de Guy Môquet était encore parler de notre président national – ce en quoi il faut lui reconnaître une certaine habileté. 

Mais justement, pourquoi cette LETTRE-CI du résistant communiste Guy Môquet ? Pourquoi ? Eh bien parce qu’elle a donné a celui qui devint notre président la larme à l’œil. 

La larme à l’œil. 

Et c’est ça que je veux dire. La larme à l’œil, c’est bon pour la Star Ac’ ou la Nouvelle Star. La nouvelle star, là, c’est Nicolas Sarkozy et je vois dans sa démarche une confusion dangereuse.  

Précisément la confusion des sentiments. En philosophie on appelle les sentiments : l’esthétique. C’est-à-dire qu’au lieu d’être dirigé par la Raison, c’est le sentiment qui devient maître de la danse. Le sentiment, il est partout aujourd’hui sous la forme qu’on appelle LA COMMUNICATION. Mais il était aussi fortement présent dans les régimes fascistes de l’Europe de la première moitié du 20ème siècle. 

On comprend alors que les philosophes disent : attention, le sentiment ! 

Et c’est pour cela que des enseignants réfutent la communion à laquelle le gouvernement nous convie, et ce, indépendamment de la teneure de la lettre et des qualités morale de son auteur. 

En tant que citoyen, on peut subir, on peut même suivre la politique du gouvernement. Mais personne – PERSONNE – n’a à subir les sentiments de son président.

October 22, 2007

1810/ 07

Aujourd’hui appel à la grève à travers la France. Mobilisation dans nombre de Services Publics – la SNCF, EDF, la Poste, l’éducation nationale. Concrètement, la question qui se pose c’est la résistance de la culture politique française au type de réformes que le gouvernement actuel entend mettre en œuvre. Il existe dans ce pays une sorte de « double légitimité », souvent déroutante pour nos voisins européens, et qui consiste à mettre en parallèle, en concurrence même, la légitimité qui passe par la voie électorale et l’autre, moins formelle, qui passe par la rue. Autant les tenants d’une démocratie parlementaire, propre et légaliste, reconnaissent à la voie électorale son statut de règle du jeu, autant ils méconnaissent d’autres moyens d’expression pourtant bien ancrés dans les pratiques politiques française : la grève, les manifs, la râle, la mobilisation parfois ponctuelle – mais massive.

Alors que nombre de commentateurs évoquent l’individualisme grandissant et la perte du sens de la solidarité, je me rappelle quand même les réactions d’étudiants étrangers en France disant que les Français faisaient parfois preuve d’une capacité d’action collective étonnante.

Il n’empêche, la grève à la française entre en collision frontale avec l’esprit des réformes du gouvernement. Une analyse parue dans le journal italien La Repubblica prend le slogan « travailler plus pour gagner plus » assez au sérieux pour en faire une devise révélatrice d’un système cohérent de pensée. Ni le réalisme, ni le pragmatisme invoqués ne doivent nous détourner de ce fait : c’est bien un système de pensée (cohérent). Mais ce n’est pas non plus une idéologie, à proprement parler, parce qu’il lui manque la dimension COLLECTIVE. « Travailler plus pour gagner plus » s’adresse à des individus isolés qui, n’espérant rien de leurs concitoyens, doivent apprendre à compter sur leurs propres forces. La généralité sociale n’entre pas dans l’équation, et la conception selon laquelle une société est plus que la somme de ses individus est rendue caduque.

Et voilà. Pourquoi en effet s’en prendre aux régimes spéciaux, qui ne concernent qu’une toute petite portion des salariés ? Pourquoi fustiger les « Services Publics », pourquoi remettre en cause le droit de grève… si ce n’est qu’ensemble les manifs, la râle, les mobilisations massives émanent d’un autre système de pensée (cohérent, lui aussi) qui met en avant la collectivité et le principe de solidarité ? Choc frontal avec l’esprit du gagner-plus. Une logique différente, que les gens réclament aussi, une légitimité parallèle, concurrente, que les réformes en cours voudraient faire taire.

October 22, 2007

1110/ 07

L’omniprésence médiatique de notre président actuel (vous voyez, on en parle même sur HDR) a pour effet certainement de bousculer l’idée qu’on se faisait jusque-là du rôle de président de la République, d’impressionner (aussi) une bonne part des commentateurs, mais aussi d’exposer mieux que jamais M. Sarkozy au regard, parfois acéré, (mais pas toujours), de la critique étrangère.

Pour commencer, dans la presse d’outre-Manche et d’outre-Atlantique, la critique n’est pas trop sévère, et on se félicite même dans le New York Times ou The Economist de ce qu’enfin la France se dote d’une présidence qui lui donne les réformes dont elle avait besoin, comme si « la France » avait été jusque-là une sorte de maladie, une anomalie, et que, penchés sur son chevet, les journalistes anglo-saxons pouvaient enfin louer le Bon Docteur installé à l’Elysée. Il faut noter au passage l’expression : les réformes dont la France « avait besoin ». Besoin : pour qui, et qui le dit ? Besoin pour la libéralisation plus poussée du commerce ou la mondialisation telle que décrite par Thomas Friedman, l’éditorialiste du New York Times, par exemple ? Mais seulement voilà, Thomas Friedman et ses collègues ne sont pas français, ni non plus je crois ne comprennent très bien ce dont la France à vraiment besoin. 

Je me tourne donc vers la presse allemande, et plus particulièrement le directeur du Spiegel, Josef Joffe. Les Allemands sont peut-être plus enclins à comprendre leurs voisins français, et même à mettre les choses dans une perspective intéressante, vue d’ici. Josef Joffe dit tout de go : « Qui est le président français, Napoléon III ou Mick Jagger ? » Eh bien oui, pour lui, notre Nicolas national est une rockstar, comparé à son homologue allemande Angela Merkel, bête de somme. Lui, il frétille, elle, elle creuse son sillon. Lui, il danse, fait de la guitare électrique, elle, elle joue aux échecs, en silence. Certes, dit-il, le « capitalisme anglo-saxon » à l’Elysée n’est plus un gros mot, mais en réalité rien n’a fondamentalement changé. L’esprit, l’envie et la tournure que prennent les réformes, tout vient d’en-haut, toujours d’en-haut. La France hiérarchique, monarchique ne changera jamais à moins qu’un jour le peuple ne prenne l’initiative pour de bon. Au fond, pour Josef Joffe, le véritable changement est dans le STYLE, et donc cela s’en ressent beaucoup en matière de politique étrangère. Sur les affaires proche-orientales par exemple, [ton rap] Sarko est plus costaud que Bush, trop louche. Sarko lance à tue-tête : « En Iran, le choix c’est la bombe iranienne ou le bombardement de l’Iran ». Il rugit bien, non ? RRRROAARR !