1968. 1989. 2009.
1968 – En pleine Guerre froide il y a quarante ans, c’était l’avènement des quarante-huitards et de ceux qui, après, allaient devenir les nouveaux bofs. On était contre la guerre du Vietnam, on admirait Mao, on pensait libérer la femme, on parachevait l’idéal de liberté individuelle au milieu de la société de consommation et même, pendant les “événements” à Paris, on se battait pour qu’il soit interdit d’interdire. Et puis dans la foulée, en même temps qu’on encaissait coup sur coup les deux chocs pétroliers, on entrait dans l’ère de la mondialisation et de la marchandisation sans limites, sans frontières, et sans vergogne.
1989 – Voici vingt ans, le monde basculait dans le 21ème siècle. Chute du Mur de Berlin, suivi de l’effondrement des régimes communistes à l’Est, implosion de l’empire soviétique. S’en est suivi un espoir immense de réconciliation entre les peuples, en tout cas au moins ceux relevant de la démocratie de marché et ceux des anciennes démocraties populaires. Le rêve d’une extension sans fin de la démocratie de marché allait pouvoir prendre son essor, au point même qu’on prit au sérieux la thèse politique (non pas historienne) de la fin de l’Histoire. Eh oui, pensez donc : la fin de la Guerre froide a été vécue alors comme la fin de toutes les guerres, comme si le reste du monde, en-dehors des deux blocs de l’Est et de l’Ouest, n’avait existé que comme la périphérie de l’Occident capitaliste, ou communiste. L’Amérique et la Russie sont parties en guerre contre l’Irak (1991) et à partir de là émergeait un autre ennemi pour amorcer de nouveau la pompe de l’Histoire : le Moyen-Orient, le barbu, le musulman, le terroriste, dont la menace fut théorisée longtemps avant l’invention d’Al Qaïda. En toile de fond se développait une nouvelle vision du monde pour nourrir l’imagination des élites – celle du “choc des civilisations” (2) prononçant l’irrémédiable fossé qui sépare les civilisations occidentales modernes et orientales arriérées, justifiant ainsi le combat que la démocratie devait mener pour sauver ses valeurs, ses marchés, et son libre accès aux puits de pétrole. Et perpétuer, par la force s’il le faut, sa mondialisation.
Petite parenthèse : c’était la fête de la musique, hier, non ? Faute d’avoir baguenaudé, j’ai quand même regardé un documentaire – sur la musique en Turquie (3), à Istanbul surtout. Et un gars disait une chose d’une évidence lumineuse : il n’y a pas d’Orient ni d’Occident, c’est une invention totale. Le mouvement est perpétuel et rien ne nous oppose. Cela en écho exact à une phrase que je retiens d’une jeune femme en Iran qui protestait contre le résultat des élections du 12 juin : “nous voulons que nos voix soient comptées, parce que nous voulons des réformes, nous voulons la bienveillance, nous voulons l’amitié avec le monde” (4).
2009 – Ben oui, c’est maintenant, et alors, quoi de neuf ? On le sait déjà, c’est la crise, et un coup a été porté à la doctrine de la mondialisation, la marchandisation et la libéralisation des économies, une doctrine jusque-là endossée par les élites globalisées. Dites-moi, de quoi est faite l’étoffe des héros dans les moments les plus difficiles de l’Histoire ? Sarkozy tout comme Obama, et leurs collègues maîtres en leurs pays, sont tous membres de cette élite globalisée que les idéologies façonnent, celles d’il y a vingt ans, celles d’il y a quarante ans. Dites-moi sous quels auspices la mondialisation commencée il y a quarante ans va perdurer ? Par quels miracles les blessures d’une séparation profonde entre l’Occident et l’Orient va-t-elle pouvoir s’amenuiser ? A chaque fois, la réponse à ces questions est le courage d’un traître à la cause de sa classe. La classe des élites. En France, on a un président élu sur un programme quasi-thatchérien, quasi-reaganien – et donc, n’avez-vous pas remarqué ? Hum, Thatcher, Reagan… c’était il y a plus de vingt ans tout ça.
Avec la crise émerge les héros, aux moments forts de l’Histoire, et qui croyez-vous qui s’en saisisse au mieux ? Sarkozy, quand il annonce vouloir réformer le capitalisme mondial ? ou encore quand il fait son discours à l’OIT pour la défense des travailleurs de tous les pays ? ou son discours “de rupture” en Afrique comme quoi l’Homme africain n’est pas entré assez dans l’Histoire (écrite par l’Occident) ? Pas du tout ! Et non sans ironie, c’est l’Amérique, quand par exemple Obama promet aux Américains un système de protection sociale universel, ou encore quand il s’adresse au Caire aux peuples du Moyen-Orient en parlant d’ouverture et de bienveillance avec le monde. Ainsi, le pays champion de la mondialisation se hisse au rang des nations critiques pour mener la danse, y compris dans la dénonciation des excès du capitalisme financier et pour demander aux Européens – comble d’ironie ! – qu’ils le suivent pour réguler et encadrer leur système bancaire. Vous voyez, plus que jamais il nous faut trahir la cause globaliste, les vieilles causes reaganienne et thatchérienne, la cause de la City ou de Wall Street, la cause des nouveaux bofs ! Il est temps de faire nôtre la mondialisation – la nôtre, autre ! Il faut passer le pont, entrer dans le mouvement perpétuel ! Fini, le monde selon Bush. Que le passé passe au passé. Alors loués soient les traîtres, d’où qu’ils viennent, d’Amérique, de Turquie, d’Iran et de France, et qui sauront donner à l’avenir la forme de l’Occidorient !
Jonathan, pour le 22 juin 2009
(1) The End of History and the Last Man, Francis Fukuyama, 1992
(2) The Clash of Civilizations, formulée une première fois en 1992 en réponse à la thèse de F. Fukuyama, puis sous la forme d’un article dans Foreign Affairs en 1993, puis d’un livre, en 1996.
(3) Crossing the Bridge, Fatih Akin, 2005
(4) Ali Reza, propos rapportés par Time, 29 juin-6 juillet 2009