July 8, 2009

OCCIDORIENT

1968. 1989. 2009.

1968 – En pleine Guerre froide il y a quarante ans, c’était l’avènement des quarante-huitards et de ceux qui, après, allaient devenir les nouveaux bofs. On était contre la guerre du Vietnam, on admirait Mao, on pensait libérer la femme, on parachevait l’idéal de liberté individuelle au milieu de la société de consommation et même, pendant les “événements” à Paris, on se battait pour qu’il soit interdit d’interdire. Et puis dans la foulée, en même temps qu’on encaissait coup sur coup les deux chocs pétroliers, on entrait dans l’ère de la mondialisation et de la marchandisation sans limites, sans frontières, et sans vergogne.

1989 – Voici vingt ans, le monde basculait dans le 21ème siècle. Chute du Mur de Berlin, suivi de l’effondrement des régimes communistes à l’Est, implosion de l’empire soviétique. S’en est suivi un espoir immense de réconciliation entre les peuples, en tout cas au moins ceux relevant de la démocratie de marché et ceux des anciennes démocraties populaires. Le rêve d’une extension sans fin de la démocratie de marché allait pouvoir prendre son essor, au point même qu’on prit au sérieux la thèse politique (non pas historienne) de la fin de l’Histoire. Eh oui, pensez donc : la fin de la Guerre froide a été vécue alors comme la fin de toutes les guerres, comme si le reste du monde, en-dehors des deux blocs de l’Est et de l’Ouest, n’avait existé que comme la périphérie de l’Occident capitaliste, ou communiste. L’Amérique et la Russie sont parties en guerre contre l’Irak (1991) et à partir de là émergeait un autre ennemi pour amorcer de nouveau la pompe de l’Histoire : le Moyen-Orient, le barbu, le musulman, le terroriste, dont la menace fut théorisée longtemps avant l’invention d’Al Qaïda. En toile de fond se développait une nouvelle vision du monde pour nourrir l’imagination des élites – celle du “choc des civilisations” (2) prononçant l’irrémédiable fossé qui sépare les civilisations occidentales modernes et orientales arriérées, justifiant ainsi le combat que la démocratie devait mener pour sauver ses valeurs, ses marchés, et son libre accès aux puits de pétrole. Et perpétuer, par la force s’il le faut, sa mondialisation.

Petite parenthèse : c’était la fête de la musique, hier, non ? Faute d’avoir baguenaudé, j’ai quand même regardé un documentaire – sur la musique en Turquie (3), à Istanbul surtout. Et un gars disait une chose d’une évidence lumineuse : il n’y a pas d’Orient ni d’Occident, c’est une invention totale. Le mouvement est perpétuel et rien ne nous oppose. Cela en écho exact à une phrase que je retiens d’une jeune femme en Iran qui protestait contre le résultat des élections du 12 juin : “nous voulons que nos voix soient comptées, parce que nous voulons des réformes, nous voulons la bienveillance, nous voulons l’amitié avec le monde” (4).

2009 – Ben oui, c’est maintenant, et alors, quoi de neuf ? On le sait déjà, c’est la crise, et un coup a été porté à la doctrine de la mondialisation, la marchandisation et la libéralisation des économies, une doctrine jusque-là endossée par les élites globalisées. Dites-moi, de quoi est faite l’étoffe des héros dans les moments les plus difficiles de l’Histoire ? Sarkozy tout comme Obama, et leurs collègues maîtres en leurs pays, sont tous membres de cette élite globalisée que les idéologies façonnent, celles d’il y a vingt ans, celles d’il y a quarante ans. Dites-moi sous quels auspices la mondialisation commencée il y a quarante ans va perdurer ? Par quels miracles les blessures d’une séparation profonde entre l’Occident et l’Orient va-t-elle pouvoir s’amenuiser ? A chaque fois, la réponse à ces questions est le courage d’un traître à la cause de sa classe. La classe des élites. En France, on a un président élu sur un programme quasi-thatchérien, quasi-reaganien – et donc, n’avez-vous pas remarqué ? Hum, Thatcher, Reagan… c’était il y a plus de vingt ans tout ça.

Avec la crise émerge les héros, aux moments forts de l’Histoire, et qui croyez-vous qui s’en saisisse au mieux ? Sarkozy, quand il annonce vouloir réformer le capitalisme mondial ? ou encore quand il fait son discours à l’OIT pour la défense des travailleurs de tous les pays ? ou son discours “de rupture” en Afrique comme quoi l’Homme africain n’est pas entré assez dans l’Histoire (écrite par l’Occident) ? Pas du tout ! Et non sans ironie, c’est l’Amérique, quand par exemple Obama promet aux Américains un système de protection sociale universel, ou encore quand il s’adresse au Caire aux peuples du Moyen-Orient en parlant d’ouverture et de bienveillance avec le monde. Ainsi, le pays champion de la mondialisation se hisse au rang des nations critiques pour mener la danse, y compris dans la dénonciation des excès du capitalisme financier et pour demander aux Européens – comble d’ironie ! – qu’ils le suivent pour réguler et encadrer leur système bancaire. Vous voyez, plus que jamais il nous faut trahir la cause globaliste, les vieilles causes reaganienne et thatchérienne, la cause de la City ou de Wall Street, la cause des nouveaux bofs ! Il est temps de faire nôtre la mondialisation – la nôtre, autre ! Il faut passer le pont, entrer dans le mouvement perpétuel ! Fini, le monde selon Bush. Que le passé passe au passé. Alors loués soient les traîtres, d’où qu’ils viennent, d’Amérique, de Turquie, d’Iran et de France, et qui sauront donner à l’avenir la forme de l’Occidorient !

Jonathan, pour le 22 juin 2009

(1) The End of History and the Last Man, Francis Fukuyama, 1992

(2) The Clash of Civilizations, formulée une première fois en 1992 en réponse à la thèse de F. Fukuyama, puis sous la forme d’un article dans Foreign Affairs en 1993, puis d’un livre, en 1996.

(3) Crossing the Bridge, Fatih Akin, 2005

(4) Ali Reza, propos rapportés par Time, 29 juin-6 juillet 2009

June 30, 2009

MENSONGES A GRANDE VITESSE

Pour certaines personnes bien pensantes, on dirait qu’il va tout simplement de soi que dérégulation et libéralisation apportent le bonheur. C’est à se demander, d’ailleurs, ce qu’on attend pour être heureux !? Un article dans le magazine américain Time (1) vante par exemple les vertus du transport ferroviaire en Europe, secteur qui va entrer à partir du mois de décembre dans une nouvelle phase de mise en concurrence des sociétés de chemin de fer. L’Union européenne applique au transport de voyageurs ce qu’elle a déjà mis en place il y a quatre ans pour les marchandises : fin des monopoles d’Etat – enfin, on va pouvoir être heureux !!! Jugez plutôt :

« Pour les voyageurs, la dérégulation entraînera des baisses de prix, des trains plus rapides et plus de confort. Par exemple, les passagers voyageant sur plusieurs pays sont généralement obligés de changer de train au passage de la frontière. (…) En ouvrant les marchés à la concurrence, les législateurs espèrent donner aux compagnies de chemin de fer le moyen d’offrir plus de services plus souvent, comme notamment plus de voitures en business class. »

Comment un magazine digne de ce nom peut à ce point raconter un tel ramassis de mensonges ??? Parce que ce n’est pas du journalisme, c’est de  l’idéologie. La « dérégulation » porte mal son nom, pour commencer : pour faire de la concurrence un principe de la vie de nos économies, il faut bien légiférer dans ce sens, afin de substituer au service public la rentabilité ; ensuite, on voit mal comment les prix vont baisser quand il s’agit surtout d’attirer les hommes d’affaire, multiplier les offres et le voyage en business class. Enfin, jamais il ne m’est arrivé de devoir changer de train pour passer d’un pays à l’autre en Europe, ça c’est n’importe quoi – sauf à l’intérieur de la Grande-Bretagne, où les trains sont déjà en concurrence depuis l’époque de Thatcher, pour passer de l’Angleterre au Pays de Galles.

Dix mois après le démarrage d’une crise financière, économique et industrielle historique, le discours justificatoire en défense du dogme de la concurrence libre et non-faussée continue de faire florès. Il ne s’agit pourtant ici ni de défendre les droits des voyageurs ni de favoriser leur circulation sans entrave. Le langage de la libre-concurrence dans ce cas est celui de la classe des investisseurs, encore appelée « le parti de Davos » (2). Les mesures prises par l’Union européenne dans nombre de domaines devancent de beaucoup l’ambition même du premier directeur général de l’Organisation mondiale du commerce, qui disait : « Nous n’écrivons désormais plus les règles d’interaction entre des économies nationales séparées, nous écrivons la constitution d’une économie mondiale unique. » (3)

Ainsi, « que l’économie mondialisée produise une élite n’étonne personne. Tout marché génère des différences économiques de classe. Dans un contexte national stable, où le capital et le travail ont besoin l’un de l’autre, les équilibres politiques obligent les uns et les autres à s’entendre en définissant les termes d’un contrat social qui permette un meilleur partage et de maintenir loyale la majorité envers les décideurs. (…) Mais dans le cadre de marchés en voie de se mondialiser, les investisseurs trouvent des travailleurs, des clients et des partenaires à peu près n’importe où. A ce compte-là, ils ont en partage plus d’intérêts entre eux qu’ils n’en ont avec leurs compatriotes nationaux. Ils poursuivent également le même intérêt à échapper aux restrictions de leurs contrats sociaux respectifs. » (2)

Alors d’accord, si vous voulez donner les moyens aux élites internationales de se déplacer plus vite encore. Et si vous voulez libéraliser le secteur du transport ferroviaire pour rentabiliser les compagnies et envoyer balader le service public, d’accord aussi. Mais quand même, le TGV, pour le construire, il n’aura pas fallu attendre de privatiser la SNCF, non ? Le jour où la France a mis en service ses TGV, il y en avait plus de 100 lancés le même jour. En Amérique, le jour du lancement du train rapide par la société privée AmTrak, il y en avait 3. Alors, mais alors ! Le train, c’est bien, mais quand est-ce que qu’on va arrêter de nous mener en bateau ?

Jonathan, pour le lundi 15 juin 2009

(1) Time, 1er juin 2009 (bien sûr, en Union européenne, tout dépend de qui tient les rennes ; l’Union n’est pas un mal en soi : et si l’on harmonisait tous ensemble le droit du travail par le haut en faisant modèle pour le reste du monde, plutôt que de suivre des modèles éprouvés par Thatcher et Reagan ?)

(2) Jeff Faux, dans « le Parti de Davos », publié dans The Nation, 13 février 2006. Précisons ici qu’une opposition tous azimuts à la mondialisation n’est pas non plus à propos : qu’on songe à la possibilité, toujours reportée à plus tard, d’une européanisation du droit du travail, qui permettrait de restituer un contrat social supra-national qui contienne en équilibre l’intérêt à la fois des investisseurs et des travailleurs.

(3) Renato Ruggieri

June 23, 2009

MAROPEENNE

Quand Assia vint en France, elle fut accueillie par une délégation de professeurs d’université au département de Littérature. Assia enseigne le français dans un lycée au Maroc et, pour monter un échange académique dont son gouvernement l’a chargée, elle a prévu une tournée universitaire en Normandie. Mais lui faut-il pour autant supporter les sarcasmes de ses hôtes ? “Ah, vous êtes une femme. Vous devez avoir bien de la chance.” Le professeur croit sans doute que les femmes au Maroc sont opprimées, n’ont que peu de chance d’accéder à la culture, d’avoir une vie professionnelle. “Ah ? vous avez aussi le fax chez vous ?” Et ses collègues réservent à Assia un regard compatissant. Ils s’imaginent les gens au Maroc circuler encore à dos de chameau, peut-être.

Hommes de lettres, et ignorants de la vastitude du monde, ils pérorent incessamment de leur supériorité si sûre. Et avec eux, tout l’Occident moderne, qu’il en aille de littérature, de science, de technologie, ou de mœurs politiques. De musique aussi : « Comme la plupart des champions de la culture occidentale, [le professeur] feignait de croire que les différences de culture étaient sans importance. Il pensait que la musique – sa musique – appartenait au monde entier, à tous les temps, à toutes les races ; qu’elle s’adressait à tous les peuples et interpellait toutes les âmes. » (1)

Comment expliquer ce mélange à la fois de prétention universelle et de supériorité, si ce n’est par l’arrogance qui sévit jusqu’aux pensées les plus intimes de l’élite ? Par la même occasion, on ne peut pas s’étonner que Nawal, née française de parents nés marocains, ne trouve pas de travail dans son propre pays (2). Malgré son diplôme d’une école de commerce réputée, ses candidatures sont toutes rejetées et elle se décourage. Quand elle demande conseil au Pôle Emploi, on lui recommande de changer de nom : c’est un fait qu’en France un candidat portant un nom à consonance arabe encourt trois fois moins de chances d’être retenu.

Nawal part donc au Maroc, où on l’accueille à bras ouverts. Elle y est reconnue ; elle devient consultante dans un petit cabinet où elle fait valoir la qualité de ses diplômes et l’excellence de ses talents personnels. Quand elle rencontre Assia, de retour de son voyage académique, elles parlent de la France et de l’Europe. Assia s’attriste que le pays qu’elle admirait ne mérite pas son affection, et Nawal attend le jour où elle pourra y revenir sans avoir à changer de nom. Elle se reconnaît française pourtant, mais seulement dans un certain sens : d’une France ouverte, cosmopolite, européenne, carrefour des contrées du Nord et de la Méditerranée.

Le professeur qui, dans Parsifal, chantait Wotan, lui-même « jamais ne se surprit à voir l’avènement du crépuscule de ses dieux » (1).

Jonathan, pour le 8 juin 2009

(1) Adapté de ”The Time of Our Singing”, Richard Powers, p. 132, Vintage

(2) info du Wall Street Journal, reprise dans le Courrier international du 4 au 10 juin 2009

June 22, 2009

AVRUPA

Record d’abstention prévu pour les élections au Parlement européen ; les médias parlent d’Europe pendant deux semaines, un petit tour d’élections, et puis s’en vont. L’idée d’Europe comme entité politique ne cesse de creuser la frustration dans les aspirations à l’organisation raisonnée d’un monde meilleur ; éloignée de nous, elle repose pourtant sur un sens plus aigu de la communauté qui soit au plus près de la vie des gens dès à partir du quartier. Mais comment expliquer qu’avec la demande récurrente de plus de démocratie dans les pratiques politiques européennes il y ait une si faible participation des électeurs (1) ?

A cela, plusieurs explications. D’abord, la démocratie ne se décrète pas ; elle se construit dans l’Histoire. Elle suppose une appropriation des institutions et des aspirations par les gens, les gens qui par-là même deviennent citoyens de fait. Nous sommes citoyens en droit ; mais quoi, de nos habitudes et de nos visions si mal partagées, fera de nous des citoyens de fait ? L’abstention ne vaut pas seulement comme contestation, elle vaut aussi comme désintérêt pur et simple d’une idée que les gens ne s’approprient pas.

Or, s’ils ne s’approprient pas l’idée d’Europe, c’est que, à contre-courant de nos habitudes nationales, elle n’est pas et n’a pas vocation a devenir un Etat-nation au sens traditionnel du terme. Elle est avant tout une construction juridique, inspirée de la notion d’Etat de droit. Alors, qu’en est-il de la représentation des citoyens au Parlement ? Celui-ci prend des airs d’institution politique, alors que l’Europe se construit largement à travers les traités, qui lient les Etats, et la jurisprudence de la Cour européenne de justice (Cour de Justice des Communautés européennes) ; la démocratie, dans ce cas, se réalise plus dans la conformité des Etats aux principes formels du droit européen et la possibilité que les citoyens ont de recourir au droit européen. Alors que dire d’une construction “politique” menée en bonne partie par des juges dont les orientations échappent à la critique des citoyens ?

C’est là que le Parlement peut peser dans les processus décisionnels européens en jouant son rôle de contre-poids. Mais, s’il est bien une entité politique, en même temps il n’est pas du tout un parlement traditionnel ; et donc, comment s’y retrouver ?! Les choses se corsent encore plus lorsqu’on constate que les lois européennes sont l’émanation principalement du Conseil européen (où siègent la représentation des gouvernements nationaux) et non pas l’émanation de la Commission (comme on a coutume de le dire). Une analyse peut aider à comprendre – à comprendre pourquoi tout est si confus : le Conseil représente les intérêts des Etats, comme le Sénat américain, et le Parlement représente les intérêts du Peuple, comme une Chambre des représentants. La Commission est l’Exécutif européen, garante des intérêts de l’Union. Le noeud du problème est exactement à cet endroit : le Conseil est un élément déterminant de la branche législative européenne, alors qu’il est composé des exécutifs nationaux : le droit européen se fait largement au travers des choix de ministres nationaux non-élus, dont les discussions échappent au contrôle des parlements nationaux (2)… Le pouvoir est transféré du Législatif à l’Exécutif nationaux – et non pas de Paris (et les autres capitales) à Bruxelles. Qui donc cette confusion sert-elle le mieux (3) ?

Ce que les Européens voient tous les jours de la “construction” européenne est essentiellement économique ; ils y associent naturellement la logique de libéralisation contre l’idée d’Europe sociale, qui reste un vœu pieu. Et pourtant, l’Union attire à elle encore les espoirs et les aspirations d’un avenir construit dans la coopération, la paix et les auspices de la politique au sens le plus noble du terme (4). La Turquie, aux portes de l’Europe – “Avrupa” -, frappe encore pour demander son droit d’entrer. Tandis qu’à l’intérieur de l’Union, les citoyens ne parviennent pas à faire de l’Europe leur affaire ; peut-être leur abstention figure aussi qu’ils se tiennent aux portes de la démocratie qu’ils attendent.

Jonathan, pour le 1er juin 2009

(1) La crise de l’envie d’Europe va de pair avec la crise du sens politique ; comment envisager le vivre-ensemble quand la mesure-phare du moment consiste à fouiller les cartables des enfants à l’entrée des écoles ? L’inanité d’une telle mesure montre bien qu’il s’agit avant tout de communication électorale… jouant des instincts politiques les moins élevés.

(2) Pour préciser : la Cour européenne de justice fonctionne de manière comparable à une Cour suprême à l’américaine ; son rôle premier est bien de veiller au respect des traités et à l’application du droit ; mais elle étend son emprise par son pouvoir d’interprétation et la production d’une jurisprudence qui devient à son tour du droit européen.

(3) Le brouillage du message européen est peut-être dans la nature même du message : pluriel et multi-niveaux. Mais on ne pourra s’en accommoder que jusqu’à un certain point.

(4) En 2002, Robert Badinter publiait sa proposition d’une constitution européenne qui permettait de clarifier les données du débat. On n’en aura guère entendu parler. Dommage. [http://www.aidh.org/Europe/Conv_05badin.htm]

June 20, 2009

ETATS VOYOUX

Ce matin la presse annonce le refus catégorique du Premier ministre israëlien de suivre les recommandations du président américain qui le recevait il y a une semaine à Washington. Comme quoi, la belle gueule d’Obama ne suffit pas en diplomatie. Sur cette même page nous disions lundi dernier : « Le refus buté du Premier ministre israëlien Netanyahu d’entendre parler d’un Etat palestinien pourrait n’être que tactique : il fera croire qu’il cède à la volonté des Américains, qui lui font en réalité un cadeau, et négociera ses avantages… » En fait, on n’en est même pas encore là. Mais qu’est-ce donc que Benyamin Netanyahu peut mettre dans la balance, face au colosse américain ? Sans doute demande-t-il aux Etats-Unis de régler « le problème iranien » d’abord, comme condition, et ensuite on reparlera d’un Etat palestinien. En attendant, l’occupation illégale des territoires et leur colonisation continuent ; le gouvernement israëlien vient de lancer récemment un appel d’offres pour construire de nouvelles habitations en territoire occupé.

Ainsi, les mécanismes derrière ces tractations ne laissent pas d’étonner : comment un petit Etat comme Israël (5,8 millions d’habitants) peut ainsi refuser de « coopérer » avec son bailleur de fonds principal et allié stratégique ? Je croyais que ce qui justifiait les orientations radicales d’Israël était sa mise en danger imminent dans une terre hostile ? N’aurait-il donc pas intérêt à écouter les bons conseils de ses alliés ?

Retour sur certains faits :

-          la relation entre Etats-Unis et Israël est unique ; la première explication est que la mythologie nationale américaine se raconte une histoire pareille à celle d’Israël : un peuple, élu de Dieu, qui traverse les eaux (la Mer Rouge/ l’océan Atlantique), qui fonde un pays en Terre promise (la Palestine/ le Nouveau Monde). En fait, les Américains préfèrent s’imaginer une origine biblique plutôt que d’admettre leur ascendance britannique. En développant une mythologie des origines, ils coupent les ponts historiques avec leur ancienne métropole et s’inventent une identité rêvée, qui les rapproche de fait d’Israël ;

-          sur le terrain politique, le lobby pro-israëlien AIPAC (American-Israeli Public Affairs Committee) est devenu l’un des lobbies les plus influents aux Etats-Unis ; au Congrès, nombre de Sénateurs ou de Représentants ont compris qu’en ne votant pas favorablement pour Israël, ils risquent de perdre les prochaines élections. De 1978 à 2006, les comités d’action politiques pro-israëliens ont versé 43,7 millions de dollars aux candidats qui votent au Congrès selon les recommandations d’AIPAC (1) ;

-          l’aide américaine versée à Israël entre 1949 et 2006 se monte à 62,5 milliards de dollars. C’est le même montant que pour l’aide versée au reste du monde, tous autres pays confondus. L’aide moyenne par an est de 2 à 3 milliards (4 à 6 millions par jour) (2). 

Alors, quand le président américain fait les gros yeux au Premier ministre israëlien, il ne peut pas l’impressionner tant que ça. D’autre part, l’Amérique ne peut pas se permettre de perdre la loyauté d’Israël, qui lui coûte si cher, un pied-à-terre extrêmement précieux au Moyen-Orient. On pourrait croire qu’Israël, au prix que paie le contribuable américain, soit une sorte de protectorat américain, un cinquante-et-unième Etat… mais Israël reste parfaitement souverain. Certes il y a l’Afghanistan, aux marches de l’empire, pour servir de tête de pont stratégique dans la région, mais là rien n’est acquis…

Le résultat est que le contribuable américain soutient un Etat criminel au regard du droit international et qui bat le record des violations des résolutions de l’ONU ; Israël viole également les dispositions de la Quatrième Convention de Genève (quant au droit des réfugiés, les pressions économiques, les restrictions faites au droit de circulation, les difficultés d’approvisionnement…). Cela fait d’Israël un Etat hors-la loi, mais protégé par son grand frère les Etats-Unis. L’Amérique au Conseil de Sécurité de l’ONU a usé de plus de quarante fois de son droit de veto en faveur d’Israël.

La religion (Juifs et Musulmans) n’est pas responsable de ce triste état de fait, mais le nationalisme (qui parfois s’appuie sur le sentiment religieux en effet, à des fins de récupération – et ce, bien aussi du côté des Palestiniens, tenus dans un étau intenable) ; c’est la politique des hommes qui perpétue cette terrible situation – et c’est encore elle qui, seule, pourra y mettre fin. Mais alors, il faudra bien prendre la mesure des réalités qu’on se refuse à voir. Le pire ennemi de la paix, ce n’est pas l’ignorance, c’est l’illusion (2). D’Israël et des Etats-Unis, lequel est le plus voyou ?

Jonathan, pour le 25 mai 2009

(1) sources tirées du film documentaire « Occupation 101 », par Sufyan et Abdallah Omeish

(2) pour paraphraser Stephen Hawking

June 16, 2009

WELCOME HOME

De retour d’Amérique, j’ai les yeux encore emplis des vastes étendues de l’océan. Pourtant, c’est ici que nos vies se passent, sur les terres que nous habitons, dans les villes que nous partageons. Que dire des affaires du monde à présent, si ce n’est :

- la teneur garantie en purée de marrons à la fois du concours de l’Eurobidon et du décourageant spectacle des élections européennes en préparation ?

- Il y a bien ces sujets qui prêtent à sourire quand même : en gros titres sur les journaux, “Obama, trop français ?” Qu’est-ce qui autorise cette habitude des Français de prendre à leur crédit ce qui marche si bien ailleurs ? C’est l’avantage d’être universel, sûrement. Et Nicolas Sarkozy, fiévreux d’envie d’être aimé comme son interlocuteur américain.

- Ou encore la question israëlo-palestinienne ? Mais dit-on assez que la création d’un Etat palestinien dans ces conditions est au désavantage des Palestiniens, dont les territoires sont comme leur prison tenue par les Israëliens ? Le refus buté du Premier ministre israëlien Netanyahu d’entendre parler d’un Etat palestinien pourrait n’être que tactique : il fera croire qu’il cède à la volonté des Américains, qui lui font en réalité un cadeau, et négociera ses avantages…

- La création d’un nouveau terme, AfPak (Afghanistan + Pakistan), pour désigner la nouvelle priorité de la politique étrangère américaine. Bel objet présenté à nos pensées que cet AfPak, une abstraction qui laisse présager du peu d’empathie à escompter pour la réalité des vies et pour la destinée des gens habitant dans ces pays. Finie, l’Amérique unilatéraliste ? Le multilatéralisme a un prix : chacun devra mettre la main à la pâte.

Alors, après ces remarques, vous trouvez le monde mou, conforme et terne ? Vous croyez que plus ça change, plus c’est la même chose ? Rassurez-vous, il existe depuis le 1er avril 2009 la Vague normande (1). C’est une ironie étrange que de retrouver les aspirations du grand océan en cette terre normande. Profession de foi de la Vague (2).

“Aujourd’hui, alors que le crépuscule s’obscurcit de plus en plus, nous choisissons de vivre. Nous préférons la veille et ses tourments au confort trompeur de la léthargie. L’étau des mondialisations marchande et islamique nous opprime. C’est pourquoi face au déracinement général et à la destruction de toutes les communautés naturelles, nous nous dressons pour défendre et redécouvrir notre Identité. (…) Européens parce que Normands, première vague d’un océan qui s’étend de la Normandie au Niémen, nous n’avons pas oublié l’esprit de conquête et d’aventure de nos lointains aînés. Notre conquête c’est notre terre. Notre aventure c’est nos vies. Parce que nous ne serons pas des victimes consentantes et que nous refusons de disparaître en esclaves anonymes au sein du village global, nous sommes animés de l’espoir de la victoire, le même qui faisait dire à Guillaume le 14 octobre 1066 à Hastings : « Courage, courage ! Mes compagnons ; nous remporterons la victoire, donnons, donnons, elle est nostre. »”

On défend le territoire : “Ici, c’est normand !” – et on envahit tout en même temps l’Angleterre, comme c’est logique. Après, on défend la différence à tout crin, et puis on trouve que les musulmans de France devraient se convertir au catholicisme. Voilà qui fait chaud au cœur, quel plaisir de se retrouver chez soi. La “vague”, tout enracinée qu’elle est, s’intègre dans un grand mouvement de jeunes qui couvre tout le pays : c’est le Bloc identitaire, fédérateur de moult organisations (3) toutes portées par le même idéal de la tradition, du sol, du sang, tendues vers la vision d’un Ordre nouveau. Ensembles elles disent : 30 000 expulsions par an – c’est la honte ! Il en faut 300 000 !

Ah mais au fait, la Vague (die Welle), n’est-ce pas un film particulièrement éloquent aussi ?

Jonathan, pour le 18 mai 2009

(1) http://www.vague-normande.com/

(2) http://www.bloc-identitaire.com/actualite/822/vague-normande

(3) Opstaan – les Jeunes enracinés de Flandres, et Vlaams Huis ; Jeune Bretagne – Génération identitaire, Jeune Alsace et Alsace d’abord ; Projet Apache – les Jeunes identitaires parisiens et franciliens ; Rebeyne – les Jeunes identitaires de Lyon ; Resistencia, et Nostra Revolta – les Jeunes identitaires du Languedoc ; Reconquista – les Jeunes identitaires de Provence… ; le magazine ID Magazine, le label de production Alternative-s, et Novopress.info, créations de Fabrice Robert, président du mouvement des identitaires, le “Bloc identitaire”.

June 13, 2009

STAR TRUC

Les voyages nous transforment. Peut-être suis-je l’objet d’une distorsion spatio-temporelle. Je vis pour l’instant dans l’interstice des possibles, dans une craquelure de la ligne du temps, qu’on se figure comme un continuum parfait, ce qui n’est guère qu’une idée reçue. La vitesse des déplacements aujourd’hui dépasse le seuil de la vitesse que les corps peuvent supporter. Il suffit d’une attention un peu supérieure à celle qu’on accorde aux gestes de notre quotidien pour se retrouver soudain dans le nexus d’une expérience extra-corporelle. Tout nous échappe, y compris la conscience d’un corps plein. Quelque chose de moi s’éparpille dans l’espace, happé par je ne sais quel trou noir de l’oubli. Serait-il possible alors qu’on soit à un endroit et en même temps en un autre ? Après tout, c’est une évidence particulaire en physique quantique ondulatoire, reine des sciences. Partout où je passe, je laisse derrière moi la trace d’un fantôme, qui me hante moi plus qu’il ne hante ceux que je laisse ; il est cette conscience d’un être vivant en parallèle de mon être présent, témoin constant d’une autre vie, peut-être d’un monde entier qui suivrait la courbe d’un faisceau de voies envisageables différents, définissant un univers entièrement autre et contenant le nôtre simplement comme une de ses multiples hypothèses. A trois heures du matin, je me réveille, la faim au ventre, comme à midi au plus fort du jour. A 18 heures, je suis frappé d’un sommeil cataclysmique, comme si la fin du monde était proche, qu’il fallait mettre en veille nos consciences débordées, à force de tricoter des mondes possibles que les résistances du réel et des pouvoirs plus grands que nous nous refusent.

A l’aéroport, un ex-Colombien devenu citoyen des Etats-Unis me raconte combien il lui est devenu difficile de revenir dans le pays de sa famille ; le temps y est tellement plus lent, les impératifs du travail y sont tellement plus secondaires. Il m’explique à quel point son corps s’est formé à la routine américaine du travail forcené, qu’il ne soutient plus le temps des vacances et des congés. Inactif, il tourne en rond, incapable désormais de chanter sur sa branche le bonheur des oisifs. Les bienfaits des choix sociaux européens paraissent sous cet angle infiniment dérisoires, quand à ce point les corps s’impriment des réalités que la vie leur impose… Je regarde à présent par le hublot de l’avion qui me ramène, portant dans les airs ses 740 tonnes à 1 000 km à l’heure… L’océan sans fin contraste avec les dentelures de la civilisation tout aussi fragile que virale, les vaguelettes de l’éternité font un chatoiement dans la fin du jour qui approche, que me dévoilent les nuages déchirés par les vents. La nuit sera courte, ne durera que 4 heures, car je vais à contre courant de la rotation de la Terre.

Les paupières lourdes, mes yeux s’emplissent du souvenir des paysages que ma conscience à conservé du vol au-dessus de la lisière du continent que je quitte. La spirale des cités pavillonnaires, le ligne droite des autoroutes, le patchwork des champs rangés par ordre de couleur, jusqu’au vert foncé des forêts sauvages. Peut-on aimer les hommes, même d’aussi haut ? Il faut savoir écouter ses fantômes aussi, ceux qu’on laisse dans nos vies possibles et parallèles, qui continuent de nous accompagner où qu’on aille. J’entends la voix canadienne de mon amie Kyra, incarnée dans une intention sérieuse et déterminée ; elle dit :

“Ne s’agirait-il pas surtout de la dégradation de notre rapport à l’Espace et au Territoire au sens plus spirituel du terme – rapport en voie de perdition ou déjà perdu – qu’on essaie vainement de rattraper sur les plans politiques (alors que notre sens même du politique est totalement corrompu) ? Ne seraient-ce pas justement nos efforts et nos débats qui soient trop souvent déshumanisés, dépourvus de sens profonds ? Comment attribuer une âme à un paysage alors que nous en sommes nous-mêmes dépourvus ? Pour qu’un paysage puisse vivre à l’extérieur de nous, il faut d’abord qu’on lui ait accordé une place privilégiée sur le plan spirituel, ce à quoi se rapportent et servent l’art et la culture.”

Là-bas, j’écoutais HDR aux mauvaises heures, quand l’automate prend le pas sur les animateurs du jour. Ici, me contenterai-je des rediffusions de WNYC (radio publique new-yorkaise) ? Espoir : un jour, peut-être, avoir les trous en face des oreilles.

Jonathan, revenu d’Amérique, pour le 10 mai 2009

June 13, 2009

CHILLAX

1. Dans ce pays d’Amérique, il faut souvent voir l’excès d’un mot comme le signe d’un manque. Et ce mot vient tellement en excès qu’il déborde, que même on l’utilise en-dehors de son terreau d’origine. On l’utilise en France par exemple : c’est COOL. Cool, ça veut dire “froid”, mais dans un sens positif, par ce que tout tend à surchauffer ici, la surchauffe du stress, du travail et de la pression sur les individus, qu’on charge de toutes les responsabililtés. “Aide-toi et Dieu t’aidera”, c’est le fatalisme à l’Américaine, celui du “tough luck” – pas de bol mon gars, là je peux rien pour toi -, ou celui encore qui tient à désigner le perdant, pauvre et raté comme l’auteur même de sa situation. Dans un pays où le temps minimal de congés garanti est d’une semaine par an seulement, quel meilleur conseil donner si ce n’est d’être cool, pour ne pas péter les plombs (syndrôme reconnu du “burning out” – un symptôme de surchauffe), d’être relax Max, de wind down (c’est-à-dire de se détendre, comme un ressort dont on relâche la tension), ou de chill out (encore un conseil pour se rafraîchir) et, dans la langue argotique, pourquoi ne pas carrément chillax pour en avoir deux en un par contraction – chill out + relax.

2. L’absence d’un mot peut être tout aussi instructive. Il n’y a pas ici de terme pour désigner avec la même force, la même évidence, la même disponibilité l’idée pourtant si répandue chez nous en France de “subir”. Cela fait sûrement des Français les recordmen du monde de la râlerie. Puisqu’on subit tout, dans ce pays où l’Etat reste perçu à la fois comme la mère de tous, mais aussi et par conséquent la cause de tous nos maux, avec l’administration, la politique omniprésentes (subventions, congés payés, Sécurité sociale…), comment ne pas blâmer de temps à autre cette toute-puissance qui régente nos vies ? En Amérique, au contraire, le régime du “tough luck” fait à ce point système que, par exemple, le budget militaire le plus énorme du monde sert le plus certainement à investir dans les maintes guerres que l’empire mène à ses marges, mais de pension pour les “vet” (vétérans = anciens combattants) il n’y guère ; idem pour les veuves et les familles privées de père, mort au combat. Les “charities” prennent le relais, en appellent à la générosité des citoyens directement. Pas d’impôt pour financer le besoin de solidarité, pas de subvention non plus, ce sont les associations qui redistribuent aux bénéficiaires les dons qui leur sont faits. Le “public” en France désigne automatiquement l’Etat ; en Amérique, c’est les gens.

Toujours est-il que là où il n’y a personne à blâmer, il faut se blâmer soi-même. Un employeur ne t’exploite pas – c’est toi qui as signé un mauvais contrat. “Un job est toujours un job” : you gotta do what you gotta do, et si tu ne te prêtes pas au jeu, c’est toi qui exploites le système, et ça aussi en fin de compte c’est une attitude de loser.

3. Et puis il y a les méfaits d’un mot qu’on prend pour un autre : on appelle succès la médiocrité, et on prend pour de la médiocrité ce qui ne relèverait que de l’humilité. En effet, le succès, ou la réussite, sont l’impératif prescripteur le plus prégnant dans le discours dominant – avec la self-made person par exemple. Ils se transforment souvent en une liste des accomplissements à réaliser dans la vie. Dès le plus jeune âge on commence à accumuler les preuves de réussite (ou achievement) tangibles : médailles sportives, fanion de la fanfare locale, photo des plus beaux voyages, certificats en tous genres – y compris du gars ou de la fille la plus cool de la classe… – et diplômes universitaires, accrochés au mur et encadrés. Quand je serai grand j’aurai une bonne carrière, un bon mariage, une famille heureuse dans une belle maison. Rien que de très naturel. Mais comme le succès régente tout, on en oublie d’être modeste ; que vaut une vie menée à remplir la liste des souhaits qu’une vie réussie commande de satisfaire ? Que faire lorsque la liste est remplie, quel nom donner au bonheur si chèrement poursuivi ? Il n’est point d’humilité ici, car là où l’humilité suffirait, c’est la médiocrité qu’on voit : la médiocrité se promène en 4×4 de luxe, vit dans les immenses maisons des cités pavillonnaires, se refuse le droit d’admettre l’échec quand alors l’humilité au contraire laisse toujours ouverte la possibilité d’aller plus loin et plus haut, au-delà, surtout, des marqueurs matériels de la réussite. Comment, alors, ne pas prendre cela avec un peu de philosophie ? Chillax, man.

Jonathan, à Maplewood, New Jersey, pour le 5 mai 2009

June 13, 2009

LE SECRET DE LA DIVERSITE, C’EST L’ASSIMILATION

Diego, jeune étudiant colombien venu faire ses études de médecine aux Etats-Unis, me raconte a quel point il meurt d’envie de repartir chez lui. Il a l’impression ici de perdre son cœur, de ne pouvoir lier amitié avec personne, de se transformer en machine. Or, dans les différentes composantes de la société américaine, s’il y a bien une entité qui puisse véritablement résister au rouleau compresseur assimilationniste, c’est bien les gens de culture latino-américaine. Que s’est-il passé que Diego ne supporte pas ?

L’autre soir, un voisin de palier, étudiant étranger lui aussi, qui fête son anniversaire propose à deux ou trois garçons de partager avec lui quelques bières. Un autre voisin, sans doute jaloux, ou peut-être juste scrupuleux des règles, les dénonce à la police qui débarque aussitôt. Qu’il soit interdit de consommer de l’alcool sur le campus, tout le monde le sait, mais la police ici ne se contente pas de rappeler les règles – elle les applique rigoureusement. Ils n’auront pas bu leur première bière que Diego et ses compagnons sont sommés de payer chacun l’amende de 150 dollars sur-le-champ, avec insultes et remarques racistes à la clé.

C’est comme ça dans ce pays, il faut une règle stricte qui s’applique à tous de manière égale, sans aucune distinction. Les insultes, c’est pour la déco. Le modèle le plus proche qu’on puisse invoquer pour comprendre comment s’organise la vie au pays de la liberté, c’est l’armée : des règles que même l’homme le moins instruit comprenne sans ambiguïté qui s’appliquent indifféremment des situations et des personnes. De fait, pour s’assurer l’ordre maximal dans une société au bord de l’explosion permanente, il serait fou de se priver des effets de la rigueur objective et de l’indifférence systématique.

Ces dispositions vont de paire avec une standardisation à outrance, qu’on retrouve dans l’automatisme des procédures en usage dans les entreprises, les administrations, les petits rituels, même, de la vie de tous les jours. “Oh hi ! How are you ? I’m good, so good.” Pa, pa, pa, pa pa, pa papa pa. Pa.

A l’école, cette standardisation va jusqu’à l’organisation de la pensée critique : il y a bien des techniques de lecture identifiées – 1. scanning, 2. skimming, 3. looking for the main idea… - et d’écriture – l’essai pour témoigner d’une histoire personnelle, l’essai de comparaison ou de contraste, l’essai de cause et d’effet… De manière générale, on peut croire que ces règles rationnelles sont neutres et objectives, mais il n’empêche qu’elles induisent des comportements conformes dans un système d’assimilation qui devient à lui tout seul la culture commune du pays.

Dans les rapports quotidiens, notamment de bon voisinage, on dirait que quelque chose reste en travers, malgré les affinités et les amitiés potentielles, qui interdise d’aller plus loin dans la connaissance de l’autre. Il existe un point de rupture, étonnant pour les personnes provenant de cultures latines, qui interdit d’aller plus, d’interroger au fond la pensée ou les motivations. Il faut s’en tenir à la surface et se préserver d’une “connexion”, habitude qui traduit peut-être le respect dû – peut-être l’indifférence – à la différence fondamentale entre les êtres. On ne défie pas une idée ou un comportement qu’on trouve étrange, on se contente de les classer dans un des multiples stéréotypes (de “l’anormalité normale”) disponibles : geek, nerd, loser, schmuck, blond, bimbo, creep, freak, weirdo, fatso… Mais aussi les stéréotypes connus de la différence “ethnique” : African, Latino, WASP, Italian, Irish and so forth. Au travers de ses stéréotypes, le visage exprime mille expressions répertoriées dans le dictionnaire silencieux du langage des corps ; un humoriste français disait bien : pour être américain, il faut être entraîné, c’est un vrai métier. Comme s’il était possible d’apprendre comme on apprend un rôle les expressions et les comportements attendus en société.

Et pourtant, l’autre jour on me demande : non, mais toi, vraiment, d’où viens-tu ? Je venais juste de dire que je débarquais de France. Elle insiste : non mais, tu n’as pas l’air français. D’où viens-tu VRAIMENT ? T’es pas un peu hollandais par hasard ?

Jonathan, pour le 20 avril 2009

June 8, 2009

VIVE L’QMERIAUE

Levé 6 :30. Café dans le thermos. Je le bois dans la voiture. Je prends tous les jours le Garden State Parkway. C’est Suburbia. Tous les jours, tous les jours, tous les jours. Deux semaines de congés par an. Il faut travailler. Gotta do what you gotta do. Obligation tautologique du travail éternellement recommencé. Les cités pavillonnaires à perte de vue, à perte d’âme. La banlieue américaine qui, si elle n’a pas les cages à lapin (« rabbit ») de nos banlieues françaises, n’en fait pas moins des êtres de vraies machines. En France, c’est « I, Rabbit » ; ici c’est « I, Robot ». Dans le film, on a un robot qui a une personnalité ; dans la réalité américaine, on a des êtres humains transformés en machine.

Aide-toi et le ciel t’aidera : c’est-à-dire que la société ne te doit rien. Pas de « safety net » donc, c’est-à-dire pas de protection sociale à l’européenne, pas de filet de sécurité. Le pauvre doit travailler deux emplois, un le jour, un le soir, ou un en semaine, un le week-end ; tandis que la classe moyenne est tellement habituée à devoir gagner plus pour se prémunir contre les incertitudes de l’avenir, qu’elle travaille deux fois plus de temps.

Ici on fait de l’entrepreneur un modèle ; l’homme qui travaille en fait est le plus docile des citoyens. Il s’imagine dans ce pays avoir le choix – payer ou ne pas payer pour l’éducation de ses enfants, payer ou ne pas payer pour les envoyer dans le vacances qu’on ne peut pas avoir avec eux, payer ou ne pas payer pour leur santé ou la sienne propre, payer ou ne pas payer pour sa retraite. Rien ne t’est dû. Tu dois tout gagner par toi-même. Le salaire moyen est supérieur en Amérique ? Reste à voir. Et l’impôt reste très élevé par comparaison à son rendement – on paie ses impôts ici pour financer la guerre ou pour racheter GM. Pas de réseaux de solidarité soutenus par la dépense publique. Jamais suffisante, toujours en carence croit-on en France – mais elle existe ! et elle permet de laisser émerger, quoique trop à la marge en effet, d’autres manières d’envisager le vivre-ensemble. Par contraste, la marginalité en Amérique est soit beaucoup plus radicale (comme dans Fight Club), soit directement récupérée par le système, comme dans la rock n’roll attitude ou le rap.

De manière générale, certains voient d’ici l’Europe comme un conglomérat de pays crypto-communistes, menacés de crever sous le poids de leurs Etats-providence. Avec les politiques de relance initiées par Obama, les journaux s’effraient qu’on devienne tous « socialistes ». Mais d’autres sentent au contraire le vent qui tourne ; je cite :

Aux yeux de la plupart des Américains, confiants toujours dans l’exemplarité de leur mode de vie, l’expression « qualité de vie » demeure quand même bien abstraite. Mais dans les mesures concrètes (de l’OCDE par exemple), elle se détériore visiblement ; si le revenu moyen aux États-Unis peut impressionner, ce n’est pas le cas du revenu médian : au sommet, 130 000 personnes dans le pays gagnent autant que les 40 % de la base, c’est-à-dire 120 millions de personnes sur une population totale de 300 millions. Des analystes de Citibank décrivent les États-Unis comme une « ploutonomie » (ou économie des ploutocrates), où les quelques super-riches nourrissent à eux seuls plus l’économie (de leur pays et d’ailleurs) que la masse des Américains. La population des travailleurs n’y a pas vu d’amélioration de son pouvoir d’achat, en termes réels, depuis trente ans ; l’Amérique compte 40 millions de pauvres ; un cinquième des enfants américains grandissent dans la pauvreté ; 45 millions de personnes ne bénéficient d’aucune protection sociale – et ce n’est pas toujours un choix. La « gentrification » due à la rénovation urbaine dans certaines grandes villes est un euphémisme qui cache la politique de nettoyage des taudis ; on a décrit Los Angeles comme « la capitale du tiers-monde », à cause des multiples communautés immigrées qui la (dé)composent, en proie au sous-développement, au repli sur soi, et parfois à la criminalité pour survivre. Les Américains s’enorgueillissent encore d’être le pays de la liberté ;

mais les inégalités dont souffre leur société risquent de leur coûter cher. Il y a généralement une corrélation forte entre un niveau d’éducation bas, de profondes distorsions dans les revenus et une mauvaise qualité de vie pour le plus grand nombre – et la criminalité. L’objet de l’État n’est plus la réhabilitation des territoires les plus défavorisés, mais la répression de la violence. Les États-Unis, pas la Chine, sont la plus grande colonie pénitentiaire du monde. (*)

Qui n’en veut ?

Jonathan, pour le lundi 13 avril 2009

(*) selon Parag Khanna, dans sa description des Etats-Unis dans « The Second World »