Comment ne pas voir autrement dans l’obsession de sécurité un échec de la démocratie ? et plus encore de la liberté individuelle ? On veut nous voir nus à défaut de pouvoir pénétrer nos âmes. L’année dernière, une société américaine informatique testait un programme informatique capable de détecter par caméras le niveau « anormal » des émotions parmi les personnes attendant de se faire enregistrer à l’aéroport. Suite à l’attentat manqué du matin du 25 décembre sur le vol 253 pour Détroit, les services de sécurité, jusque-là retenus par des préventions d’ordre moral, franchissent le pas pour se procurer des exemplaires de ces nouveaux scanners qui vous déshabillent d’un coup d’œil.
C’est une avancée supplémentaire pour le régime de l’effraction permanente dans la conscience des gens. Aujourd’hui, c’est tendance ; Grande-Bretagne : 1 caméra pour 14 habitants. Cette prolifération est l’aboutissement concret de la politique sociale de la gauche britannique depuis cette dernière décennie. L’argument de sécurité devient ici une condition sine qua none de la Justice sociale. Garantie à peu de frais.
En réalité, la surveillance ne contrôle personne ; mais il suffit d’instiller dans l’esprit de chacun l’idée que le contrôle est possible à tout instant pour que chacun devienne son propre flic. Dans le cas de la Grande-Bretagne, cette politique reflète le choix de la sécurité au détriment de la liberté. Le pays n’est pas une exception, mais un signe des temps : il est l’inventeur du libéralisme politique et de la démocratie parlementaire, le pays d’origine de la Révolution industrielle et du keynésianisme, il est grand inspirateur de l’Etat-providence et son premier contempteur, et non moins une des matrices historiques de l’individualisme moderne. Et aujourd’hui, la sécurité devient notre bien le plus cher.
Il est troublant que nos sociétés s’obstinent à ce point à pénétrer la conscience des individus ; qu’elles fassent même un étalon de la transparence, qui devient une condition de l’existence : je suis vu, donc je suis. Facebook et Twitter ne relèvent pas du flicage, mais ils sont l’autre face de la même pièce, le côté « montrer », pendant du côté « vouloir-voir ».
Il est amusant de mettre en parallèle le trouble de l’identité nationale, en France, et la mise à nu de nos âmes. Car l’identité collective ne se décline pas sans identité individuelle bien assumée. Mais que reste-t-il de chacun si, personne n’étant coupable, tout le monde est soupçonné ? Si alors l’intention de mal faire suffit à qualifier le crime ? C’est un peu comme si ça se passait comme ça :
- Levez-vous, accusé !
- Mais j’ai rien fait !
- Prouvez-le.
- Regardez, j’ai rien à cacher !
- Alors, faites voir, montrez tout !
A ce régime, il faudrait n’avoir rien à cacher, et donc on n’aurait plus rien à montrer… Et l’individu, vidé ainsi de sa substance, rendrait le vivre-ensemble caduque, impossible.
A la fin, il devient tentant de jalouser le terroriste ou le hors-la-loi, qui conçoit de mettre sa vie en balance pour un idéal. Ou pour le déni de tous les idéaux : ne fait-on pas par exemple de Mesrine un héro de l’absolu, un romantique moderne ? Ah ! lui c’était « quelqu’un » ! Le « monstre » que le regard supporte mal ne fait pourtant que « montrer ».
Quand, dans la houle nauséeuse du soi-disant débat, un ministre lance à la cantonade : « La burqa est malvenue en France », tout devient bizarre. Car, en même temps, on n’a jamais eu autant besoin de se ménager pour soi une intériorité ; une certaine éthique de l’islam se vit en effet dans le secret de l’intime conviction, où la conscience et la beauté restent inaccessibles aux yeux tant leur siège est intérieur, inviolées, inaliénables, comme à l’ombre d’une alcôve aux murs blancs extérieurs inondés de soleil.
Jonathan